LIVRE V. CHAPITRE III. 38 I
longea en forme de museau et se fendit d'une extrémité d'une mâchoire à l'extrémité de l'autre. Les yeux que j'avais grands et à fleur de tête , s'enfoncèrent et furent affectés de nectalopie. Les oreilles que je portais petites et appuyées contre les temporaux, se dressèrent et affectèrent la forme de deux cornes. Les doigts de mes pieds et de mes mains qui étaient divisés et taillés dans les plus justes proportions, furent enveloppés d'une membrane qui couvrait toutes mes extrémités inférieures comme un jupon de parchemin. Un pelage d'un gris sale succéda à la peau la plus blanche et la plus veloutée; mais ce qui me jeta dans le plus grand embarras, ce fut la perte de mon cœcum qui disparut dans cette bagarre. Et tandis que j'éprouvais cet accident qui semblait me condamner à une abstinence éternelle, je sentis la dernière de mes vertèbres s'allonger d'une manière démesurée , et j'eus beau crier, comme le paysan de La Fontaine au sorcier qui métamorphosait sa femme en jument: Messire Jean, je ny veux point de queue, il fallut que le sort s'accomplît et que j'essuyasse cette grande humiliation.
Réduit à cette triste condition, et cependant fidèle aux habitudes de bipède, je voulus m'éle ver sur mes extrémités inférieures , mais mes bras avaient acquis tant de poids et de développement que je retombai comme un quadrupède , et ayant fait un nouvel effort pour me soulever, je vis que je
me soutenais dans les airs et que je pouvais prendre librement des exercices de voltige. Le peu de cervelle humaine que j'avais conservé me fit comprendre que si j'avais fait des pertes considérables en changeant de nature , elles n'étaient cependant pas sans compensation, puisque je pouvais encore figurer honorablement dans la classe des mammifères ailés. Devenu ainsi chauve-souris, je me consolai de la perte de mon cœcum. *
Le génie de la grotte , m'apercevant dans un tel équipage, ne me laissa pas sans assistance, et pour se mettre à l'unisson avec moi , il éprouva sa métamorphose. Son corps s'amincit et s'allongea en un corselet composé d'anneaux mobiles, et sa bouche en un bec au bout duquel se développa une trompe qui représentait en miniature celle de l'éléphant. Au-dessus de cette trompe était un réseau composé de plusieurs petits yeux fixés et lisses. Au-devant de la tête étaient deux antennes aux extrémités desquelles ou apercevait des soies longues et déliées. Ses jambes étaient composées de tarses armées de crochets. Sur ses flancs se développaient quatre ailes ou élitres ayant plusieurs pouces d'envergure, et sur lesquelles on voyait briller des queues de paon , des yeux de rubis et tous les reflets de la lumière la plus enchanteresse. Cette créature radieuse portait sur sa tête
* Vide l'Anatomie comparée de l'illustre naturaliste Cuvier.