LIVRE V. CHAPITRE III
un diamant phosphorique qui projetait au loin un éclat très vif. Lorsque ce bijou de la nature s'éleva dans les airs ■ il me sembla voir un prince de l'Empire, brillant du feu de toutes les pierreries, paraître à la cour le jour d'un grand lever; avec cette différence que le prince prend sa parure chez son joaillier et l'insecte porte la sienne dans son cerveau.
Ce bel hémiptère, appelé fulgore ou porte-lanterne, m'avertit dans son bourdonnement que je compris très bien (parce que je m'étais familiarisé de bonne heure avec l'idiome des lampyres et des scarabées) qu'il allait me servir encore de guide dans les catacombes que je me proposais de visiter, et que connaissant la faiblesse de ma vue^ il me servirait de porte-fallot.
À peine ce prince de la lumière eut-il paru dans les airs qu'il y eut une émulation générale parmi les cicadères pour venir se placer à côté de lui. Un fulgore porte-chandelle ayant des élitres couleur de safran avec une bande noire vint se mettre à sa droite. Plusieurs coléoptères, tels que les noctiluces y les lucioles, les incendiaires , le téléphores; les malachires , les lycus et les pjrochres vinrent autour de sa royale personne , en habit de gala , lui composer un cercle brillant ; tant est vif l'empressement des petits autour de la puissance* Comme monarque ailé de la nuit, je ne fus pas accompagné d'une cour moins nombreuse. Les
roussettes , les vampyres, les noctilions , les mulots volans , la sèrotine , la musarœign , la pipistrelle , la céphalote , la cornue , le muscardin et toute la famille des mammifères ailés vinrent me reconnaître. Plusieurs galéopithèques , pleins d'une noble ardeur , voulurent aussi s'élever , mais la faiblesse de leurs muscles pectoraux les fit retomber de fort haut sur leurs jambes, ce qui donna lieu à beaucoup de lazzis et d'épigrammes parmi tous les gens qui composaient cette cour nocturne. Tous ces courtisans nous accompagnèrent quelque temps ; mais lorsqu'ils virent que nous allions nous engager dans de périlleuses aventures ils se conduisirent en véritables gens de cour, et ils nous laissèrent marcher seuls à la gloire.
Nous pénétrâmes dans les entrailles de la terre par une tanière de renard, delà dans un terrier de lapin, et, après avoir parcouru diverses galeries, corridors et couloirs, nous parvînmes enfin dans un souterrain spacieux. C'était une vaste caverne dans laquelle étaient déposées les dépouilles matérielles des créatures humaines qui, durant leur vie, avaient outragé la justice divine en opprimant leurs semblables. Immense voirie dans laquelle étaient jetés pêle-mêle les excellences et les grandeurs qui avaient abusé de leur pouvoir sous l'autorité légitime, et les puissances éphémères engendrées dans la vase populaire lors des convulsions de la société. Ces corps, encore revêtus de