LIVRE V. CHAPITRE Ilf
lieux que jamais aucun mortel vivant n'a visités. Les hommes de sang, restes impurs des révolutions qui ont bouleversé le monde , étaient plongés dans un foyer de laves bouillantes. De huit minutes en huit minutes, ils étaient jetés avec des torrens de cendre et de fumée au^ sommet du cratère et ils retombaient perpendiculairement au fond de cette mer de feu. Les airs étaient obscurcis par cette nuée de damnés : elle se composait principalement des septembristes de l'Abbaye et de la Salpétrière, des mitrailleurs et des compagnons de Jésus de Lyon, des incendiaires de Bédoin , des monstres de la glacière d'Avignon , des assommeurs de Nismes, des massacreurs de Marseille et de Toulon , et des assassins qui avaient composé les tribunaux révolutionnaires de Paris , Nantes, Verdun, Orange, Bordeaux, Toulouse, etc.
Tandis que je voyais la justice suprême s'armer de tous les élémens pour châtier ces malfaiteurs, qui aurait pu penser que je me serais moi-même rendu coupable d'un crime qui, méritant la même peine , devait justement me placer dans la cohorte des damnés. Ici, j'ai besoin de tout mon courage pour faire l'aveu du plus grand forfait qu'un être animé ait jamais pu commettre.
Depuis que sous ma nature de chauve -souris, je parcourais ces cavernes sulphureuses, je n'avais rencontré ni phalènes, ni cousins, ni moucherons pour en faire un repas, en sorte que j'étais tour-
mente d'une faim dévorante. L'idée de manger mon fulgore, ou mon porte-lanterne, se présenta à. mon esprit. Je rejetai d'abord cette pensée avec horreur , mais elle revint si fréquemment et avec tant de séduction, que je me familiarisai peu à peu avec elle. Ce gros papillon, avec l'amplurede son corselet, me parut fort appétissant, mais, d'un autre côté, mon guide, mon sauveur, caché sous cette enveloppe, était un être sacré. D'une part, s'offrait l'idée d'un parricide dans toute son horreur, et de l'autre, toutes les séductions du mets le plus exquis et du repas le plus indispensable à mon existence. Il y eut un combat qui se prolongea long-temps entre l'instinct de la chauvesouris et l'intelligence humaine , dont j'avais conservé quelque chose. Il ne me restait à la vérité de mon ancien cerveau que la grosseur d'une noisette, et j'avais acquis un estomac volumineux, un estomac vide qui éprouvait des besoins pressans. Après beaucoup de combats, d'hésitation et d'incertitude, la chauve- souris l'emporta et elle avala le papillon.
A peine eus-je commis ce crime, que je me livrai à la plus vive douleur ; je versai autant de larmes que le sac lacrymal d'une souris peut en contenir. Mon corps enfla, se balança sur ses jambes, ne put plus se soutenir sur ses ailes, et je tombai dans le gouffre au milieu d'un tourbillon de feu et dé fumée.