‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 201 sur 233 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nous nous acheminâmes vers les eaux minérales de Briggs. Nous étions alors vers la fin de juin, dans la saison consacrée à les prendre. Arrivés à très peu de distance de la source de ces eaux, nous aperçûmes une multitude d'hommes et d'animaux montant à la file, par un sentier tracé en zigzag sur Tune des croupes du grand Briggs , pour arriver sur son sommet, élevé de plus de huit cents toises. Ces multitudes humaines de tout sexe et de tout âge, chantant et jouant à-la-fois de divers instrumens, ces multitudes animales de toutes les races et de toutes les espèces, élevées perpendiculairement les unes sur les autres, cheminant sur des corniches qui n'admettent le passage que d'un ou de deux individus à-la-fois, formaient un spectacle pittoresque.

Nous apprîmes , au pied de la montagne , qu'il y avait ce jour -là même une foire sur son sommet, qu'on y venait en grand nombre et de fort loin, et que ce qui la rendait remarquable, c'était

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l'affluence des personnages les plus distingués d'Allemagne et d'Italie , qui , se trouvant aux eaux de Briggs, ne manquent jamais de se rendre à la foire , d'après l'ordonnance du médecin des eaux qui, ce jour-là, formule ainsi au profit de tousses malades: « Buvez quatorze verres et montez à la foire.»

Au lieu de continuer notre route vers le village, nous nous déterminâmes à suivre la foule qui escaladait le sommet de la montagne , et après quelques heures de marche, nous fûmes à portée d'observer de très près ce champ de foire.

Il se compose d'un haut vallon de cinq cents à six cents toises de long, sur soixante à quatrevingts toises de large , encaissé par des collines qui forment des amphithéâtres de verdure fort agréables. Le fond de ce vallon est consacré à l'exposition et à la vente des chevaux; la terrasse supérieure à la vente des grosses bêtes à cornes , les corniches plus élevées au marché des bêtes à laine, et les pointes de la montagne au commerce de$ boucs et des chèvres. Il y a, en outre, plusieurs lieux particuliers affectés à l'étalage des petites marchandises ou menues denrées du pays.

Parvenus au lieu où se tient le marché des bêtes à laine , nous aperçûmes un homme vêtu d'un habit galonné , se promenant gravement au milieu des troupeaux avec une houlette dans une main, et une flûte de Pan dans l'autre. Derrière lui s'avançait avec une égale gravité, un second person-

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nage portant un hâvresac sur son dos , et tenant à la main un cornet à bouquin. Cet attirail annonçait la présence de deux artistes appartenant à la médecine pécorale, l'un comme docteur, et l'autre comme opérateur. En effet, l'homme à la flûte consultait et ordonnait, l'homme au cornet exécutait et remédiait. Les deux esculapes ayant, avec leurs deux instrumens, donné le signal de leur arrivée sur la montagne , on traîna à leurs pieds , et par les deux cornes , un assez grand nombre de malades et quelques individus en bonne santé, dont on voulait connaître l'âge avant de les acheter. On présenta au docteur à la flûte une bête à laine ayant six dents pointues : Agneau d'un an , répondit-il; une seconde, ayant six dents pointues et deux larges : An ténor ou ante-annum, ditil ; une troisième , à quatre dents pointues et quatre dents larges: Mouton adulte, fut sa réponse; une quatrième, avec huit dents larges : hors d'âge, répondit-il. Et lorsqu'on soumit à son examen un bélier dont la denture ne marquait plus , il ne laissa pas que d'en connaître et d'en indiquer l'âge par le nombre des cercles qui formaient ses cornes.

On lui amena ensuite une foule de bêtes infirmes, et ce fut à leur occasion qu'il se livra à tous les développemens d'une clinique savante. Il disserta fort longuement sur le claveau, la pourriture, la falère, l'enflure, le tournis ou tournoie-

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ment, l'emphyse et la tympanite. Il visita un anténor affecté du tournis à gauche, un bélier qui tournait à droite, et une brebis qui tournait indifféremment des deux côtés. Il ordonna à son aide en chirurgie de percer sur-le-champ le crâne des trois malades, et il en retira, de la partie gauche du crâne du premier, un hydatide, de la partie droite du crâne du second, un semblable parasite , et il trouva que la capacité de la boëte cérébrale de la brebis qui tournait des deux côtés , était occupée toute entière par un hôte d'un volume énorme et d'une consommation par conséquent fort dispendieuse. Il fit voir les trois monstres, encore vivans , à tous les assistans qui en demeurèrent ébahis. Mais la brebis étant morte dans l'opération, le propriétaire demanda au docteur une indemnité de trois florins. Il lui en compta sur-le-champ dix, et cette libéralité répandit une telle émulation parmi les bergers, qu'ils vinrent avec empressement auprès du docteur , réclamer pour chacune des bêtes de leurs troupeaux , la faveur d'une couronne de trépan. Il leur expliqua comment les hydatides ou anélides sont la cause de beaucoup de maladies qui paraissent inexplicables, soit qu'ils s'insinuent dans les chairs, ce qui produit la ladrerie, soit qu'ils s'introduisent dans les intestins des bêtes ovines, ce qui produit la pourriture ou gamiche, que les Anglais nomment dropsy, les Italiens bicciola, maladie dont

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