CHAPITRE V
Toutes les hauteurs du mont Viso se trouvèrent en peu d'instans couronnées par les habitans des vallées environnantes. On les voyait, on les entendait, franchissant les neiges, sautant de rochers en rochers et débouchant par tous les cols. On reconnaissait chaque vallée à la nature de son chant. La monotonie, et le rhythme languissant et traînard des vallées savoyardes annonçait des hommes qui souffrent et qui ont besoin de manger. La vivacité et la gaîté bruyante des voix provençales manifestaient le besoin de se réjouir et de danser. La gravité d'intonation et la fermeté d'organes des vallées dauphinoises annonçaient des hommes doux durant la paix et terribles à la guerre; tandis qu'une tendre mélodie, mêlée de quelques sons aigus de clarinettes, trahissait, dans les populations ultramontaines, le besoin d'aimer, irrité par des accès de jalousie et des velléités de
vengeance.
Le champ de foire , sur lequel descendirent tous ces villageois, était couvert d'un tapis que Flore
elle-même avait brodé des couleurs les plus brillantes. La gentiàna acaulis sans tige ni feuille se détachait d'un fond vert pour montrer une tulipe sur laquelle brillaient toutes les couleurs du prisme. Lespédiculaires, les gentiàna verna, qui composent ordinairement sa cour offraient aux courtisans de Flore leurs jeunes coupes d'azur. Le trollius présentait au soleil sa boule d'or; et les asters montrant leurs disques avec orgueil semblaient par leur éclat défier l'astre du jour. Le satyrium, improprement appelé nigrum, montrait sa spatule purpurine; et tandis que la bistorte élevait son épi-rose au-dessus du vulgaire des fleurs, les f titulaires moins modestes étalaient avec orgueil le velours et le damas de leurs corolles. Des touffes & anémone némorose, de renoncules et de géranium, jetées au hasard, et d'intervalle en intervalle, animaient encore ce tableau champêtre. Sous les rochers, où le soleil n'avait pas encore paru, toute cette brillante végétation était pénétrée d'une gelée blanche qui, ayant changé les gouttes de rosée en perles et en marcassites , donnait à cette prairie, pour le jour de sa fête, l'air d'une jolie fiancée qui s'est parée de ses plus beaux atours pour recevoir son jeune époux.
Au milieu de ce parterre s'élevait, brillante de toutes les grâces du printemps, la jeune et jolie sœur de Sainte-Claire, que, dans les temps où les bêtes parlaient et où les fleurs chantaient, on eût