LIVRE I. CHAPITRE V. 6l
nommée la rose mélodieuse. Ni la grande gentiane, avec sa taille svelte et désinvolte, ni la pédiculaire avec son incarnat, ni le lys des bois avec l'éclat de sa blancheur, ni le narcisse avec le velours de son tissu , ni la boule de neige avec l'embonpoint de son bouquet, ne pouvaient lui être comparés : tout se fanait et s'éclipsait autour de cette enchanteresse, A peine apercevait-on le bout des oreilles de son âne qui, couché à ses pieds, jetait sur elle un regard attendri, et la vieille Atropos, sa sœur, gardienne surannée de ce bijou précieux, et le moine olive, et le pénitent bleu, tous deux chauds de vin et d'amour, tisons que l'enfer avait placés à côté de cette beauté pour tourmenter un ange que le ciel n'avait pas fait pour eux.
La jeune sœur est née dans cette belle Ausonie qui a fourni de si beaux modèles aux artistes. Venue au monde deux sièclesplus tôt, elle eût épargné à Raphaël l'embarras des songes dans les vapeurs desquels son imagination cherchait des vierges incréées. Elle a vu le jour dans un faubourg de Rome, chez les Transtêverins , fidèles enfans du vieux Romulus, qui chaussent encore aujourd'hui le cothurne, portent la jaquette latine, et vont chercher leurs aïeux parmi les consuls de la république romaine.
Une antique tradition de ce faubourg porte que la famille de cette jeune beauté est issue d'une prêtresse consacrée au culte de Vesta qui , pour-
suivie par un prêtre du dieu Pan , et se trouvant ainsi placée entre deux feux, ne put suffire à l'entretien de l'un et à prévenir les ravages de l'autre, en sorte que les jours dédiés à Lucine virent naître l'ouvrage commencé durant les fêtes lupercales. C'est de cet accident qu'est sortie la souche qui, de génération en génération, a produit cette jeune merveille, venue de Rome k Pignerol , pour se consacrer à sainte Claire, et de Pignerol au Viso , pour le soulagement du monastère.
La tête de Vesta , sur le corps de la Vénus du Capitole, voilà ses traits et voilà sa taille. Ses paupières et sa guimpe , constamment baissées , donnaient lieu de penser qu'elle se doutait de la puissance qu'exerce sur l'âme l'éclair que les unes interceptent et du feu que portent ailleurs les appas voilés par l'autre.
Uranie , cette mère vaporeuse des beaux sentimens et de la méthaphysique amoureuse , semble avoir pris plaisir à former la moitié visible et apparente de cette beauté , et une déesse moins délicate, qui règne aux cieux quoiqu'elle ait beaucoup d'occupations sur la terre , paraît avoir dessiné, d'une main divine , toutes les parties de l'autre moitié.
Ce fut au tout composé de ces deux moitiés gracieuses que nous adressâmes nos prières. Nous la suppliâmes de chanter, et à l'instant même le