‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 218 sur 233 · LIVRE V. CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V. CHAPITRE V

se leva, monta les marches de la tribune dans l'attitude d'un homme absorbé par de grandes pensées , et il s'exprima ainsi :

« Messieurs ,

« Lorsque, pour la première fois, on vient prendre place dans ce sanctuaire et s'associer à vos honorables travaux, on est saisi d'une frayeur religieuse. D'un côté, on voit le Temps vaincu par votre génie , déposant respectueusement sa faux à vos pieds; de l'autre, on aperçoit, dans un brillant horizon, la gloire vous considérant avec amour, vous prodiguant ses caresses et vous couvrant de ses rayons; l'histoire est là, l'univers écoute et la postérité attend; l'âme ne pouvant suffire aux émotions d'un spectacle si imposant, se recueille dans un silence respectueux , et le discours de réception que votre règlement exige, vide de sentimens qu'on est impuissant à maîtriser, privé d'idées qu'on est inhabile à développer -, ne doit être envisagé dans sa discrète composition que comme le prolongement d'un silence éloquent.

( Ici le récipiendaire, fatigué de la longueur de sa période, saisit un verre d'eau sucrée placé sur la tribune, et il fortifie l'harmonie de son exorde par tout l'effet d'un gargarisme mélodieux, et il continue ainsi : )

« Et, en effet, Messieurs, quelle langue mortelle pourrait jamais énumérer les services que vous

43o MANUSCRIT DE M. JEROME.

rendez au monde? C'est ici qu'est le temple où l'on rend aux fleurs le culte le plus épuré, le sanctuaire où se conservent les saines doctrines, le rempart de granit contre lequel viendront toujours se briser les efforts des novateurs. Si le monde était jamais privé de vos savans labeurs , qui nous donnerait la poétique de l'oeillet? Qui nous révélerait les règles éternelles qui ont fixé la forme du manteau de l'anémone , la pyramide de la Jacynthe, la baguette du pied d'alouette , et tous les mystères de la Panachure.

« Un révolutionnaire a paru dans le monde armé d'une loupe; il a vu dans la fleur ce que nos illustres devanciers n'y avaient jamais aperçu. Le parfum, la forme, la couleur, voilà quels étaient les objets de leurs pieuses adorations. L'homme que le Nord a vomi dans sa colère, n'a vu dans nos brillantes corolles que des étamines, des stygmates et des ovaires; et après avoir, dans l'imagination la plus licencieuse , composé le lit nuptial des plantes, il nous en a abandonné les rideaux.

D'autre part, des aventuriers courent les terres et les mers; ils nous apportent les dépouilles végétales des deux mondes , et ils en couvrent nos plate-bandes. Les antiques fleurs indigènes sont chassées de chez elles par les fleurs étrangères. La Perse nous envoie son lilas, la Chine son jasmin, le Japon sa rose, et l'on serait tenté de croire que Taxe du globe a changé, lorsqu'on voit, dans nos

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