LIVRE I. CHAPITRE V
rose pâle de la fleur d'églantier fit place sur son visage à l'incarnat du dyanthe. Nous la sollicitâmes plus vivement , et sa guimpe trahit une émotion plus vive. Enfin , après des refus formels suivis de promesses équivoques, après beaucoup d'hésitation et de soupirs, on vit sa figure s'animer; ses yeux humides élevés vers le ciel semblèrent lui demander des inspirations , et des paroles vinrent errer sur ses lèvres de rose. Elle chanta : alors la nature devint attentive ; le zéphir retint son haleine , la grive suspendit son ramage , les marmotes se réveillèrent et sortirent de leurs galeries souterraines : on dit que sainte Claire elle-même , montée sur son âne , apparut au milieu des nuages et fut charmée de ses accords.
Lorsqu'elle eut cessé de chanter, le grand pasteur de la montagne donna le signal de la danse. Les bergers provençaux, avec les tambourins et les galoubets ; les Savoyards avec les musettes et les vielles , les Dauphinois avec les tambours de basque et les flageolets, les Piémontais avec les fifres et les hautbois, partirent au même instant, et exécutèrent les danses particulières à leurs pays.
Comme rien ne se perd dans ces montagnes ordinairement solitaires, les habitans de Servières figurèrent la danse pyrrhique , que les prêtres d'Apollon enseignèrent autrefois aux bergers du mont Genèvre , et les habitans de la Vailouise exé-
cutèrent la danse des Allobroges traversant les Alpes, et ils chantèrent les airs des guerriers de Brennus.
Un vieux troubadour, qui, dans la vallée d'or, boit les eaux de FOron sur un beau rivage (bellum riparium) , et qui est héritier de la lyre de l'antique Allobrox , chanta d'une voix cassée les lamentables aventures du berger Barbeyron * qui, pour avoir méprisé les provocations de la nayade Oronte, fut changé en fontaine et condamné à venir tous les sept ans murmurer son repentir à ses pieds.
Quatre pâtres de Chambaran, venus à la foire, chantèrent l'hymne consacré au géant Teuto- Bacchu, dont les os reposent dans cette vaste lande qui fut jadis une belle forêt.
Le vacarme produit par tant de voix humaines et par tant d'instrumens discordans , auxquels se mêlaient le mugissement des troupeaux et les lamentations du grand-oiseau des Alpes, constituait une sorte d'harmonie en rapport avec ces lieux couverts de débris antiques et de fleurs nouvelles ; et , comme si les rochers eussent été jaloux d'en conserver la fugitive impression , ils répétaient ces rustiques accens l'un après l'autre, et donnaient ainsi à la fête une solennité sauvage.
* Barbeyron est le nom d'une fontaine qui ne coule que tous les sept ans, et qui, après avoir versé ses eaux dans FOron, arrose la vallée d'Or ou Valloire.