‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 223 sur 233 · LIVRE V. CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V. CHAPITRE V

vos carrés et vos caisses dans lesquels vous tenez vos bouquets prisonniers comme dans des geôles.

Et il me semble, Messieurs;, sauf le respect que je vous dois, que nos bouquets ont meilleure fa^on que les vôtres qui sont si bien découpés et ébourgeonnés, que Ton voit bien que vous avez beaucoup sué pour les arranger comme les voilà ; et il me semble encore que c'est pécher de dénaturer ainsi l'ouvrage de notre créateur; cela nous déplaît, à nous autres rustiques qui n'aimons que ce qui croît naturellement et comme il plaît à Dieu qu'il vienne.

J'ai pris, Messieurs, bien de la peine pour cueillir et vous apporter toutes ces plantes; mais ditesmoi seulement : Guillot, nous sommes contens de toi, tes bouquets sont beaux, nous t'accordons le prix, et je retournerai content sur notre montagne et récompensé à votre discrétion.

A peine notre montagnard eut-il achevé sa harangue , qu'on entendit des acclamations bruyantes sortir de la bouche des assistans. Gloire à Guillot! La couronne à Guillot ! A bas les plate-bandes et les gobe- mouches! A bas les hommes sans talent à genoux devant une administration sans gloire! Au même instant, chacun voulut se parer des fleurs de la nature, et fouler aux pieds celles du privilège. Dans cette triste conjoncture, la Société aurait bien voulu lever la séance et ajourner la distribution des prix; mais elle craignait les huées

populaires si elle déguerpissait, et les reproches de l'autorité si elle continuait de siéger.

Cette Société , au surplus , ressemblait à toutes les autres. Elle obéissait à l'esprit de corps, et elle était asservie à une routine. Sur un fond de médiocrité fort honnête, on voyait briller quelques rares talens; mais ces talens faisaient ombrage à ceux-là même qui en tiraient toute leur considération , et ce que l'on y redoutait le plus , c'était les hommes supérieurs. L'influence étrangère avait jeté dans son sein quelques hommes exagérés qui criaient haro sur les novateurs, quand on arrachait une tulipe. Mais il est vrai de dire que la majorité ne partageait pas ce fanatisme, et qu'elle le subissait. Cette majorité était comprimée par des hommes influens qui avaient réponse à toutes les objections dans ces deux mots, « nos antécédens, notre fidélité ; » et qui auraient été fort embarrassés s'il leur eût fallu dire autre chose. On ménageait ces hommes accrédités; ils étaient utiles au corps; ils attiraient sur lui la faveur et les bienfaits de l'autorité; sorte de tourne - broches toujours nécessaires à une société qui dîne.

La Société était dans cet état de perplexité que fait toujours naître un événement insolite, lorsqu'un avoyer de Berne , qui se trouvait à la séance , chercha à fixer son irrésolution. Il l'assura que le sénat avait bien autre chose à faire que de se mêler des débats académiques, et que, quelque parti que

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l'on prît dans la circonstance où l'on se trouvait , on pouvait d'avance être certain de l'approbation supérieure.

Malgré cette assurance , qui était aussi franche qu'on peut l'attendre d'un homme appartenant au pouvoir , les vieux renards de la Société ne s'y confièrent point. Ils savaient fort bien que l'Helvétie ne s'appartient plus à elle-même, et que le duc

de — y jouit de plus de crédit que toutes les

magistratures suisses ensemble. L'embarras de la situation se compliquait encore de toutes les influences étrangères qui pouvaient contrarier celle de l'Autriche. Que pensera-t-on de nous, disaient les sociétaires, à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, si nous nous écartons çle nos régîemens? Que dira l'autocrate de toutes les Russies? Quel parti prendra la Sainte-Alliance? Ne considérera-telle pas comme une levée de boucliers contre elle et en faveur des libéraux, la couronne accordée par nous à un paysan illettré? Tiendra-t-on à ce sujetun nouveau congrès? Conserverons-nous nos pensions?

Le magistrat suisse présent à la séance conjura un secrétaire de légation étrangère, qu'il y avait amené, de s'expliquer publiquement et franchement sur le cas qui se présentait.

Le casse-cou diplomatique parla sur l'objet en question , avec beaucoup d'esprit et avec quelque chose de mieux encore, avec bon sens. Il posa

l\l\'l MANUSCRIT DE M. JEROME.

d'abord, comme base première de la discussion, que, quelque parti que la Société adoptât, les places et les pensions seraient conservées ; puis il prétendit que l'anarchie , si funeste en politique , parce qu'elle détruit des hommes , et quelquefois des empires, n'offre pas les mêmes dangers, lorsque , s'exerçant dans le parterre , elle agit sur des pétales et des coroles ; que, loin d'être un principe destructeur dans les arts , l'anarchie est au contraire un germe de fécondité, puisqu'elle ouvre des routes inconnues, introduit des genres nouveaux, et fait cesser la monotonie et l'intolérance qui se réfugient toujours sous la protection d'un privilège. Il ajouta qu'il existe divers types ou modèles de beau; que dans les arts d'imitation, on peut être beau sans ressembler aux Grecs et aux Romains, et dans le parterre, sans ressembler aux Hollandais et aux Flamands ; que , lorsqu'on veut éterniser les espèces connues, et s'endormir dans une languissante uniformité, on a recours aux greffes, aux marcottes , aux boutures , qui reproduisent toujours les types primitifs; mais que, si Ton veut avoir des espèces nouvelles et d'autres jouissances, on entreprend des semis desquels il résulte souvent d'autres genres , quelquefois singuliers , bizarres , mais toujours étonnans; et que ce qu'il convient surtout de rechercher, c'est de surprendre, c'est de briser la routine qui est la mort de l'intelligence. Le diplomate finit par donner l'assurance positive

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que la Sainte-Alliance reconnaissait l'indépendance des jardins et les libertés florales.

Une fois rassurés sur l'existence du corps et sur le chapitre des pensions, la Société toute entière, y compris son président, se rangea à l'avis du public. Elle décida qu'à l'avenir .on admettrait et l'on cultiverait les exotiques; que le concours serait ouvert aux fleurs de toutes les espèces, pourvu qu'elles fussent belles , et que l'on ferait un usage plus modéré des ciseaux et de la ratissoire. Mais les exagérés qui, quelques minutes auparavant, ne voulaient pas qu'on changeât un seul ognon dans les plate-bandes , instruits des intentions de l'autorité, demandèrent, avec le même emportement , que le jardin de la Société fût entièrement bouleversé. La majorité, plus modérée, se borna à des changemens graduels, et elle adjugea la plus belle couronne au montagnard.

Ainsi finit le règne de la florimanie dans cette partie des Alpes. Quelques fleurs, naturellement écloses et franchement exposées , suffirent pour le faire évanouir. Ainsi finira tout ce qui est faux, tout ce qui est intolérant ou de commande. On a beau faire violence à la nature , et imposer silence à la liberté, le moment arrive où la première déchire son voile et où l'autre brise son bâillon. Le plus léger incident suffit quelquefois à rétablir toute chose en sa place.

Nota. Après avoir lu ce chapitre on est obligé de convenir qu'on est plus heureux et beaucoup moins ridicule en France qu'on ne Test en Suisse. Les Sociétés savantes qui, dans nos départemens, s'occupent d'agriculture ou d'histoire naturelle y rendent de véritables services , elles jouissent de toute la liberté qui leur est nécessaire lorsqu'elles ne s'écartent pas de l'objet de leur institution. Notre premier corps .littéraire, siégeant à Paris , vient de leur donner l'honorable exemple d'une noble indépendance. Il vient d'appeler dans son sein le premier de nos jeunes poètes, l'espoir et l'honneur des Muses françaises, ainsi que le plus raisonnable, le plus clair et le plus élégant de nos moralistes. On voit briller dans le même corps les deux illustres écrivains qui, à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, ont réveillé Thaliede l'assoupissement dans lequel l'avaient plongée les affectations et les travers qui étaient alors à la mode. On y voit encore l'écrivain philosophe qui a popularisé l'histoire universelle par des esquisses pleines de finesse et de goût , et celui qui d'une main sagement hardie a dessiné les sommités historiques du siècle de Louis XV.

Il est permis d'espérer que nous verrons bientôt les illustres auteurs de Germanicus , des Deux Gendres et de Marie Smart siéger à côté de ceux de la Jeunesse de Henri F et de Philippe- Auguste.

TJbi plures nitent non paucis offendar

Le public n'est que trop disposé à achever la phrase.

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