‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 225 sur 233 · LIVRE VI. CHAPITRE UNIQUE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. CHAPITRE UNIQUE

Brillante au salon de Diane, rêveuse à Saint- Cloud, mélancolique à Fontainebleau, dévote à la Chapelle, hardie à cheval, habile à tous les jeux, ne manquant jamais une messe, un loto, un rendez-vous de chasse, folâtre à la Malmaison dans ses jours prospères, triste lorsqu'il fut convenable de l'être, grave chez Cambacérès, sans façon chez Lebrun, spirituelle chez Talleyr and, toujours la même et toujours nouvelle, lutin désespérant, ange adorable , elle était partout et en toute occasion ce qu'il convenait d'être ou de paraître; il y avait là de quoi faire tourner bien des têtes.

Née dans une condition voisine de la médiocre, elle ne dut sa haute fortune qu'à elle-même ; et elle dut son nom à un personnage si peu connu et si reculé dans l'histoire de ce temps-là, qu'il semblait appartenir aux époques mythologiques. Elle s'en souvenait pourtant quelquefois comme une personne bien née qui a fait de légères études , se souvient de Pyrithoûs ou du vieux Saturne.

Présentée à la cour lorsqu'elle était jeune encore, elle ne s'y trouva ni étrangère, ni embarrassée. Elle en comprit bientôt le ton et les manières, et elle les copia avec tant de justesse et de vérité , qu'on eût dit qu'elle avait été élevée sur le tablier d'une reine. Sceptres , diadèmes , couronnes, grands et petits cordons, crachats de toutes les formes et de toutes les nuances, elle traita tout cela comme les objets habituels d'une

toilette ordinaire. Un trône ne lui parut qu'un fauteuil de mauvaise grâce, mais il lui semblait qu'il y avait pour une femme quelque chose de piquant à gouverner celui qui gouvernait tous les autres. On juge bien que les adorateurs ne lui manquèrent pas. Semblable à ces diamans qu'on a vu briller successivement dans le diadème de plusieurs souverains , elle a appartenu à plusieurs majestés de l'époque, et elle devint si bien à la mode, qu'il semblait dans ce temps-là qu'on ne pouvait pas régner sans elle.

Les évènemens de 1 8 1 4 la surprirent dans cet état de fortune, et ils la surprirent à propos. Elle commençait à vieillir, sa beauté déclinait avec l'étoile de Bonaparte; lorsqu'il cessa de vaincre , elle cessa de réussir, et ni l'un ni l'autre ne purent conserver leurs conquêtes. Les préparatifs d'une campagne qu'on allait commencer sous les plus tristes présages, la firent beaucoup négliger, et elle fut tout-à-fait finie au retour de Moskow. On eut dit ses adorateurs gelés comme nos armées. Elle tomba avec l'empire, laissant comme lui des souvenirs, de l'éclat et des ruines.

Cependant, au sein de tant d'orages, sa raison se fortifia. Lorsqu'elle vit que tout était irrévocablement décidé pour elle et pour la France , elle prit une résolution qui annonçait du caractère. Comme elle n'avait rien vu de plus grand dans le monde que Bonaparte et les Alpes, lorsque celui-

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