‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 226 sur 233 · LIVRE VI. CHAPITRE UNIQUE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. CHAPITRE UNIQUE

là lui manqua, elle alla demander un asile à cellesci. Elle acheta avec le produit de ses économies de fort beaux domaines , et elle troqua ses diamans contre des montagnes. Par ses soins et par son intelligence , ces montagnes devinrent productives. Nous examinâmes avec beaucoup d'attention le parti qu'elle avait su en retirer, et lorsqu'elle commença à prendre en nous quelque confiance , elle nous conta son histoire en ces termes :

«J'ai été élevée chez madame Campan; j'y ai beaucoup connu Hortense, Élisa, Pauline. J'avais fait sous leurs auspices un mariage de convenance , lorsque l'une d'elle m'invita à déjeûner à Bagatelle. Je m'y rendis. Un petit colonel de dragons, qui devait un jour devenir le maître du monde, y arriva à cheval et comme par hasard. Je ne sais comment il se fit que je fixai ce jour-là son attention plutôt qu'une autre. Je trouvai, dès le premier abord, que cet officier avait l'air gauche, qu'il était dépourvu d'élégance et tout-à-fait sans usage. Quelques momens plus tard, je reconnus qu'il était plus ardent que tendre, plus passionné que sensible, plus habitué aux échauffourées qu'aux manoeuvres de cette savante tactique qui, seule, peut légitimer la reddition d'une place. Je tins ferme; je fis comprendre à l'homme de guerre que l'étoile du héros n'est pas toujours l'étoile du berger, et à l'homme du Destin qu'il devait conserver long-temps encore dans son vocabulaire le mot impossible. ï. 29

45o MANUSCRIT DE M. JEROME.

La cour consulaire était alors remplie de galanteries. La société renaissait, et, à son réveil, elle se mit à continuer tout simplement le train qu'elle avait auparavant. Barras avait mis à la mode les thés et les parties fines, Cambacérès les dîners sérieux et Lucien les bals , lorsqu'il succéda à Laplace que l'on renvoya du ministère de l'intérieur à l'Observatoire. Le besoin du public fut alors deviné avec beaucoup de justesse par le gouvernement. Il y avait au fond de tous les cœurs un instinct de rapprochement, un penchant décidé à la réconciliation. Les révolutionnaires de l'époque se rapprochèrent des légitimes, et plus d'une héroïne de Coblentz ne dédaigna pas l'homme du 10 août, lorsque cet homme était aimable. L'intendant du prince de Condé, récemment arrivé de l'autre côté du Rhin , se lia d'amitié avec le principal auteur des hommes libres, et Jourdan des Bouches-du-Rhône ne se montra point du tout offensé des témoignages d'estirïie que lui prodiguait Granet. On aimait à se retrouver après tant de tempêtes, à raconter l'histoire de celles auxquelles on avait miraculeusement échappé.

Lorsque le rapprochement avait lieu entre des personnes de sexe différent, on aimait à préparer les matériaux nécessaires à une histoire nouvelle. Enfin, il y eut en peu de mois fusion entre les partis.

Voilà ce que put un grand homme sur une na-

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tion trop vive, trop inconstante pour se gouverner elle-même, mais qu'il faut traiter pour la fixer, avec cette sorte de coquetterie qui consiste à vous ravir tout doucement la liberté , en se plaignant sans cesse qu'on perd la sienne. On n'oubliera jamais les premières années du consulat. Elles doivent rester comme modèles pour tous les monarques qui ont des peuples a réconcilier. L'homme qui accomplit ce prodige n'avait pas alors plus de trente ans.

Les premiers développemens de la société étirent un caractère particulier à cette époque. La galanterie du temps n'emprunta rien, ni du dévergondage de la cour de Louis XV, ni des roueries de la cour du régent, ni des passions sérieuses de la cour de Louis XIV. On faisait alors une guerre très vive. On partait pour l'armée, emportant avec soi des espérances, des gages et des sermens. On revenait avec un bras de moins et une épaulette de plus, le succès était assuré.

Pauline paraissait sur cet horizon, belle comme Vénus, et lorsqu'elle eut reçu la bénédiction nuptiale et le baptême du tropique, elle se montra sensible comme elle.

Caroline était comme une rose qu'un mariage militaire venait de faire brusquement épanouir.

Elisa s'attacha d'abord à un pédant de l'Académie française qui tournait fort bien le vers. On se moqua d'elle; elle eut honte de sa conquête, et

elle se replia sur quelques hommes aimables qui lui firent l'amour en prose. Néanmoins elle conserva l'académicien comme un meuble utile dans le matériel de sa maison,

Hortense commençait à sentir la vie. On la voyait sous les ailes d'une mère fort aimable. Elle était entourée d'adorateurs. On pressentait déjà qu'un trône serait attaché à la possession de son cœur.

Joseph, dans les liens d'un hymen sérieux, rompait quelquefois une chaîne trop bourgeoise. Il était l'homme le plus aimable, le plus doux, le plus spirituel, le plus amoureux de son temps; mais il était impossible de le fixer ; il lui semblait qu'une inclination passagère n'était pas une infidélité à la vertu.

Lucien soupirait vainement pour une ingrate, dont la beauté se lie aux grands évènemens de notre histoire , et qui passerait pour un instrument d'intrigue, si elle n'était pas toujours demeurée au milieu de ses adorateurs un modèle angélique de vertu. Fatigué d'un amour platonique , Lucien partit de Paris , et il alla avec une fort belle femme, devenue la sienne , faire l'amour à Rome, dans la petite maison d'Horace, et de la philosophie à Tusculum dans la maison de Cicéron.

Louis était un véritable Saint-Preux ; il donnait dans le romantique et dans tout ce qu'il y a de plus vaporeux en amour. Homme d'une seule

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