LIVRE VI. CHAPITRE UNIQUE
mœurs monarchiques étaient demeurées toutes entières. Il fallait répondre à ce besoin.
Il y avait un troisième parti à prendre \ c'était le rappel de nos princes légitimes. Ils avaient laissé des regrets, des souvenirs, des espérances; on aimait leurs personnes, mais on craignait leurs serviteurs. On avait fait tant de mal à tant de monde, qu'on n'osait espérer aucun bonheur de ceux qu'on avait tant fait souffrir. La réconciliation existait dans la haute société, mais desressentimens agitaient encore la multitude.
Une fois qu'on eut passé le Rubicon, et qu'on eut pour soi quatre millions de suffrages , on fit gouverner la France, qu'on continuait, par un reste d'habitude, d'appeler république, par des préfets et des sous-préfets, des consuls, des sénateurs, des questeurs et des prêteurs. On couvrit de dénominations républicaines les ruines de la république que l'on venait de détruire. On fit venir Caprara ; on eut une chapelle et des chapelains; on consulta un vieux maître des cérémonies, et on eut une cour et des courtisans; et tout ce qui resta de l'ancien système, ce fut la confirmation des propriétaires nouveaux , et la division du territoire en départemens, que plus tard on a voulu effacer, en créant des gouverneurs et de grandes préfectures.
Ce fut à peu près vers cette époque que je perdis mon fidèle Azor; et quand je me rappelle que
je lui fis élever un tombeau, et que six personnages, devenus depuis rois ou reines, assistèrent gravement et tinrent le poêle aux funérailles de cette pauvre petite bête, je ne puis m'empêcher de rire du ridicule et des vanités humaines.
Il fut bien évident pour les moins clairvoyans que l'on marchait droit à l'hérédité, et par elle au pouvoir absolu ; mais il était curieux de savoir si la nation ferait pour un homme et pour une famille , ce que jadis elle avait fait pour elle-même , et dans ses propres intérêts. L'événement prouva qu'un grand homme , environné de gloire , a autant d'influence sur le peuple que la patrie ellemême. Lorsque les mœurs républicaines sont perdues, le dictateur peut se montrer; s'il a de la souplesse , des talens et des succès , on fera pour lui ce qu'on faisait pour la patrie.
L'empire naquit au milieu des conspirations. Avec lui parurent la cour, le cérémonial, les levers, l'étiquette, les grandes et les petites entrées, les grandes et les petites dignités, le grand et le petit clergé, la haute et la petite noblesse, et enfin tout ce dont on avait besoin pour satisfaire à la fantaisie qu'on avait de donner le titre de cousin à tous les maréchaux , et de frère à tous les rois.
Mais il était nécessaire que le pape vînt à Paris pour donner sa bénédiction à tout cela. J'eus besoin, dans ce temps-là, d'aller prendre les eaux