‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 24 sur 233 · LIVRE I. CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE V

Il semblait que ces voix évoquassent de leurs tombeaux les générations précédentes et les nations qui ne sont plus , pour confronter les révolutions des hommes avec les bouleversemens de la nature; et qu'en proclamant le néant des existences individuelles, elles révélassent le secret de celui qui brise tout pour tout recomposer; qui ensevelit tout pour faire tout renaître, et qui, au milieu de ces changemens continuels et de cette décrépitude uniyerselle demeure toujours jeune et toujours le même.

Cependant, les ombres descendant des montagnes enveloppaient les vallées de leurs voiles humides. Celles-là n'étaient plus éclairées que par des sommets qui s'allumant encore au feu du jour, jetaient une clarté pâle et mystérieuse. Cette lueur, sur le point de s'évanouir, prêtait son dernier charme à une fête où l'on semblait ne voir plus que des fantômes qui dansent un instant dans des vapeurs prêtes à disparaître avec eux. Aux brillantes symphonies du jour, les chantres ailés faisaient succéder des romances plaintives , et des nocturnes pleins de mélancolie. Si le matin a un éclat qui éblouit, le soir porte avec lui un sentiment qui touche. Son charme tient à ses voiles, à ses mystères , et à ses rapports secrets avec la fin de notre existence, qui, pour le sage, est aussi une soirée pleine de sérénité.

Nous descendions delamontagneen nous livrant I. 5

66 v MANUSCRIT DE M. JEROME.

à ces rêveries, lorsque notre jeune et vaporeux parisien nous dit : « Phébus affiche les beautés « qu'il courtise, il les déshonore en les éclairant; « c'est un Dieu de mauvaise compagnie : j'aime « mieux Diane ; enveloppée dans un voile d'argent « elle descend sur sonwiski et vient en corset, cau-

« ser familièrement avec un simple berger Cela

« est d'un fort bon ton et tout-à-fait dans les usa- « ges.» Fort bien, dit le docteur, mais Apollon sort tous les matins plus brillant de la couche de Thétis, et il acquiert des forces où les bergers perdent les leurs.

Puis notre vieux savant et notre jeune ennuyé, tout en cheminant , causèrent ensemble sur la sottise des hommes, qui s'épuisent à courir après de fausses joies et des plaisirs frelatés; qui remplissent le vide qu'ils ont dans la tête de mille funestes illusions et le besoin qu'ils ont dans le cœur des passions les plus effrénées; ne pouvant se résoudre à subir la condition humaine, à jouir de la nature sans la gâter, à vivre dans le monde tel qu'il est, et à prendre leurs semblables tels qu'il a plu à Dieu de les faire ; consumant ainsi le peu de jours que le ciel leur a départis, à s'enivrer d'ambitions qui les tourmentent, de passions qui les dévorent; tourbillonnant dans les intrigues et les factions et achevant le songe de la vie dans des convulsions plus horribles que sa fin elle-même : au lieu de se contenter du peu qu'on a, de cher-

té

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