CHAPITRE VI
Nous étions déjà descendus de trois cents toises. Nous en fûmes avertis par l'espèce des plantes que nous trouvâmes. C'est un plaisir de voyager dans les Alpes : quoiqu'on n'y rencontre personne, on trouve toujours à qui parler. Les fleurs causent; elles vous disent, de la place qu'elles occupent dans l'échelle végétale des montagnes , la hauteur où vous êtes parvenu. Ce sont des colonnes milliaires que Flore a pris le soin de placer sur la route , pour la commodité de ceux de ses adorateurs qui vont la visiter dans ses palais d'été.
Nous vîmes un immense pinus abies. Il élevait sa flèche vers les cieux, et étendait horizontalement ses rameaux protecteurs. Comme leur épaisseur les rend impénétrables à la pluie et aux neiges , c'est à ses pieds que se réfugient les lièvres blancs, surpris dans les montagnes paF les frimats. Ils y passent l'hiver, dormant beaucoup, mangeant peu, et ne se promenant pas : ils font comme nous, ils souffrent, ils rêvent, ils espèrent.
Cet asile des lièvres, durant l'hiver, était encore, durant l'été, et au moment même de notre passage , le refuge de plusieurs malheureux bipèdes. Nous avons, nous autres hommes, en vertu de l'organisation qu'il a plu au ciel de nous départir, ce triste privilège, que l'adversité pèse sur nos têtes avec une plus grande rigueur, et qu'elle est de toutes les saisons. Nous n'avons pas de fourrure d'hiver pour nous garantir de ses traits, ni de dents assez aiguës pour ronger l'écorce du sapin. Nous ne pouvons pas, comme quelques autres espèces, amortir nos appétits avec de la terre. Il faudrait que leurs excellences pussent une fois l'apprendre. L'homme vient au monde nu; il est assailli par tous les élémens, et par tous les besoins à-la- fois; et, quand la saison des herbes et des fruits arrive pour tout ce qui respire, l'homme qui n'a rien n'est point appelé à ce banquet général. Ce n'est point pour lui que le printemps donne ses fêtes, et que l'automne prodigue ses présens: sans argent, point de fruits ; sans argent, point de gîte. Les baies de la ronce ou de l'églantier pour nourriture; la voûte du ciel pour logis , ou le refuge d'un sapin hospitalier. Cette vérité n'osera pas se présenter aux grands appartemens, elle n'y serait pas reçue; mais, si elle trouve, sur la route, un commis charitable, je le prie de l'accueillir et de présenter cette étrangère à Monseigneur, après qu'il aura dîné.