‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 27 sur 233 · LIVRE I. CHAPITRE VI. 7 I · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE VI. 7 I

Une douzaine d'hommes souffrans, dont on apercevait la peau desséchée et livide à travers les trous de leurs vètemens, se pressaient les uns contre les autres, sous le sapin dont je viens de parler.

Faute d'avoir où se coucher, ils paraissaient se résigner à y passer la nuit. Nous voulûmes savoir la cause de leur infortune, et nous les abordâmes.

« Je suis de la vallée du Queyras , nous dit l'un d'entr'eux, j'ai perdu, pour la défense de mon pays, une jambe à Marengo. On m'a donné dix arpens dans la Poméranie Suédoise. Toutes les puissances sont intervenues dans un traité de paix pour garantir ce remplacement d'un membre par quelques arpens de terre à seigle, et je vais aujourd'hui en boîtant, demandant mes arpens ou ma jambe. »

« Je suis de la Vallouise, nous dit un autre, j'ai perdu un bras à Austerlitz. On m'a donné, comme remplacement, une action sur le mont de Milan; et on m'oblige d'aller aujourd'hui demander, avec le poignet qui me reste, mon action ou mon bras. »

« Je suis de la Maurienne, dit un autre, j'ai perdu un œil en Egypte. On m'a donné, pour soulager ma vue, une rente emphytéotique en Illyrie. Le Domaine a perçu, pour mon compte^ mon revenu durant quatre ans , et Ta versé aux finances. Mon œil est au fond du trésor public. C'est en vain que son camarade l'appelle en pleurant, le ministre qui a deux bons yeux, ne fait pas attention à l'emplâtre qui est sur le mien, et je vais,

'Jl MAPTCJSCHIT DE M. JEROME.

en clignotant, demandant mon oeil ou ma rente. » « Je suis plus ancien que vous tous, dit un volontaire de 1 790. Je me suis battu à Valmy, à Gemmape, à Nerwinde, à la reprise des lignes de Wissembourg, au Fort-Louis, à Spire. La Convention avait promis quatre arpens à chacun d'entre nous, et le Directoire, jaloux de nous mettre en possession , nous a ouvert les déserts de la Syrie. »

Nous nous approchâmes de la droite d'un cinquième. « Passez à gauche , nous dit-il , le coup de sabre que j'ai reçu m'empêche d'entendre par la droite. Je suis né dans le Triévé; j'ai eu le bonheur de conserver mes deux jambes : elles me servent encore à porter un spectre qui n'a plus de forme humaine. Vous voyez en moi les ruines d'un soldat qui fut. J'ai laissé aux bouches du Phase , aux cataractes du Nil, sur la Baltique, et dans la froide Moscovie, mes joues, mon nez, ma mâchoire inférieure et l'os occipital; mais on m'avait donné une action sur les mines de plomb d'Illyrie , des Landes en Pologne , un terrier en Westphalie , en sorte que j'étais fort content, étant ainsi remplacé dans tout ce qui me manque, et réorganisé au grand complet ( sauf le sang versé, dont on ne tient compte dans les bureaux de la guerre que pour mémoire ); mais, un beau jour, un petit homme sec, accompagné d'un gros homme rond, tous deux en parfaite santé, et dispos de tous leurs membres, sont venus annoncer qu'il y avait com-

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