LIVRE I. CHAPITRE VII
sent six mois avec leur bétail ; elle est située dans la vallée : l'autre de printemps et d'automne, où ils demeurent trois ou quatre mois ; elle est placée sur la croupe ou le premier plateau de la montagne : la troisième maison n'est qu'un abri d'été au pied du glacier, construit en terre , couvert de ramée, et où ils ne demeurent que quarante ou cinquante jours. Ils montent et descendent tous les ans d'une maison à l'autre, et quand ils ont fait ce voyage soixante ou quatre-vingts fois, ils font ce que nous faisons , nous autres gens de plaine , ils dégringolent pour ne remonter jamais.
Alors donc que les herbes commencent à pousser, tout le monde se met en campagne; il faut non-seulement songer aux besoins du moment, mais il faut encore pourvoir, pour un hiver de six mois , à la nourriture du bétail.
La nature durant un court intervalle de chaleur déploie une activité prodigieuse. Il faut être aussi vigilant à recueillir qu'elle est prompte à produire. Une neige inattendue peut détruire toutes les espérances. Un vent d'Est qui balaie le glacier flétrit à l'instant même tous les pâturages , et fait trembler la Pomone frileuse qui se cache dans la vallée. C'est alors que les émigrés retournent à la métropole. Le porte-balle vient offrir à ses compatriotes le secours d'un dos exercé, et le jeune ramoneur l'aide d'un genou qui n'a pas toujours pressé des fleurs. A l'herbe, à l'herbe , devient le cri général. Vous
y 6 MANUSCRIT DE M. JEROME.
voyez alors suspendues. dans les airs, comme des chèvres, les femmes qui font de l'herbe sur les saillies les plus escarpées. Les faucheurs , attachés par des crampons sur des pentes de soixante à quatre-vingts degrés , coupent un foin rare et parfumé ; ils le lient en gros paquets , et ils confient à la pente des montagnes ces avalanches herbacées.
Les montagnes pastorales ou uniquement de pâture , sont presque toutes la propriété des communes ou des particuliers. Le domaine et le fief n'ayant rien pu trouver à mordre ou à humilier sur ces rochers, sont restés en bas , et ils ont laissé les gens du pays haut jouir en liberté de l'air qu'on ne peut asservir et des glaces qu'on ne peut taxer. Le marquisat des neiges et les fiefs à la glace ont heureusement manqué aux nomenclatures féodales.
Tel particulier possède quarante ou cinquante mille arpens sur la montagne, un glacier tout entier qui couvre les frontières de deux royaumes, et il le possède allodialement, relevant directement du grand suzerain qui donne les neiges et les fait fondre , et auquel on se plaît à rendre hommage , malgré la malice de ses châtelains.
Ce petit particulier, qui possède un si grand pays, n'en est pour cela ni plus fier ni plus riche : il fait dériver de son glacier un cours d'eau qui, de rochers en rochers et de cascades en cascades, saute par-dessus sa maison de printemps, donne,