LIVRE I. CHAPITRE VII
un peu plus bas, le mouvement à quelques usines, abreuve un petit pré, quelques perches de terre, traverse ensuite un hameau , donne de l'eau à toutes les étables, et vient enfin nourrir au fond de la vallée , la petite Cérès qui préside tristement à des avoines aussi maigres qu'elle.
Eh bien , ces grands et immenses travaux , exécutés par un pauvre savoyard , ces conduits taillés dans le roc vif, ces brillans aqueducs suspendus sur des précipices et qui portent les eaux d'une montagne à l'autre ; ces rivières qu'il fait descendre des cieux et qu'il distribue avec tant d'intelligence, ne lui ont coûté que la peine de réunir et de creuser quelques sapins, d'attaquer avec le pic quelque partie de rocher, et aidé par la nature , il a fait , sans ruiner personne, et en secourant au contraire tous ses voisins , un ouvrage auprès duquel les petites et les grandes eaux de Versailles ne sont qu'une magnifique niaiserie. Ce brave homme n'en a pas pour cela plus d'orgueil. La fierté irait mal dans un pays où tous les habitans sont nourris, logés et vêtus de même. La richesse est dans le nombre des troupeaux. Le luxe est dans les sonnettes dont on les décore. La grosse sonnette d'argent que porte fièrement le taureau; la multitude d'autres petites sonnettes attachées au cou des béliers , voilà la vanité du pays : elle est un peu semblable à celle des grands seigneurs de la plaine qui chargent leurs laquais de breloques , trouvant qu'il y a plus de
gloire à faire du bruit par ses serviteurs que par soi-même.
Quant à la nourriture, elle est la même dans tous les ménages. Une immense chaudière de cuivre , hermétiquement fermée , bout éternellement au centre du chalet; un foyer de pin et de mélèze est constamment entretenu par des vestales que la difformité de leur cou protège contre les Clodius de Fétable. Cette chaudière forme à elle seule toute la batterie de cuisine : elle contient du mouton , du lard, du chamois salé, des côtelettes de marmotes, avec des légumes de toute espèce. Sept ou huit plats très succulens sortent de cette marmite encyclopédique; ils excitent l'appétit par leur bonne odeur. Le restaurant est toujours ouvert : on n'y a pas encore publié la décision qui prescrit le déjeûnendu dimanche.
L'habitation d'hiver qu'il vous plaît de nommer chalet, quoiqu'elle ne soit connue dans les Alpes cottiennes et grecques que sous les noms de las strablas ou de Vètabla, est un parallélogramme de quatre cents à six cents pieds de développement. Ce bâtiment, qui n'est ouvert qu'au sud et qui est soigneusement fermé sur tous les autres points, est, le plus ordinairement, construit en sapins debout revêtus de leur écorce , fichés et scellés en terre et calfeutrés avec des mousses et des lichens. Le toit est, suivant la nature des matériaux du pays, en planches, chaume ou dalles; et,