LIVRE I. CHAPITRE VIII
champignons que nous recueillons tous les étés sur la montagne, ainsi que les almanachs et les prédictions que nous achetons en Suisse. J'étais déjà toute développée et aussi grande que je suis. Des cheveux blonds, naturellement frisés, accompagnaient une figure ovale, et ajoutaient à l'expression de deux grands yeux bleus qui étaient séparés par un nez taillé avec tant de grâce qu'on me l'a demandé, depuis, fort souvent tant en France qu'en Italie pour servir de modèle. Dans toute la combe de Seillac , on m'appelait la petite princesse.
Avant de me mettre en voyage, j'allai consulter la sorcière , qui , après m'avoir beaucoup examinée, me dit: si tu voyages, mon enfant, tu seras, à-la-fois morte et vivante, vierge et épouse. Tu seras accablée par de grandes infortunes. Que si tu continues de demeurer dans la vallée, tu vivras libre, tranquille, parfaitement heureuse; et tu mourras vierge à cent ans.
Comme il faut remplir sa destination et ne pas rester dans le monde sans rien faire, je partis avec celui qui me servait de père.
Lorsque nous fumes sortis de la vallée, je trouvai le monde bien grand et bien beau , et le monde me trouva bien grande et bien belle ; Briançon me parut un petit Versailles. Un apothicaire de cette ville, à qui nous vendîmes nos fleurs de véronique, me dit en tenant son pilon : ma belle enfant.
90 MAlNTJSCflJT DE M. JEROME.
il n'y a fleur dans les Alpes aussi fraîche que vous, et la manne du Briançonnais n'est pas si douce que vos regards : sur quoi , je fis à ce beau monsieur une grande révérence. Oui, ajouta-t-il, en frappant plus fort dans son mortier, il n'est au monde cœur si dur qui puisse résister aux coups que vous Importez; sur quoi, nouyelle révérence. Mais comme il quitta son pilon et son tablier et qu'il voulut m'entraîner dans son arrière -boutique; ah! monsieur, lui fis-je, Qu'une jeune orpheline est à plaindre lorsqu'elle est obligée de voyager.
Arrivés à Grenoble sur la place du palais de justice, nous vîmes un essaim d'hommes noirs qui avaient l'air pâle et triste: ils étaient revêtus de longues robes et ils portaient les cheveux longs et épars; et comme l'église est sur la place même, je m'adressai à un de ces affligés et je lui dis : qui va-t-on, monsieur, enterrer? hélas! mademoiselle, me fît-il , c'est un malheureux plaideur dont nous célébrons aujourd'hui les funérailles : le corps est au palais , et les gens du deuil que vous voyez vont s'y rendre pour chanter le libéra. Priez Dieu pour le repos de son âme. Et comme j'allais commencer un De profundis, mon père se mit à crier sur la place: almanachsl almaiiachsl sur quoi, je ne pus moins faire que de crier de mon côté, aiguilles, aiguilles! Et comme nous traversions toute cette nation noire , l'un me disait : vous êtes polie