LIVRE I. CHAPITRE VIII
et piquante comme votre marchandise. Heureux, me disait l'autre, le fil que vous employerez! et que ne peut-on vous aider un peu à l'ouvrage? Et c'est ainsi que tous ces affligés se pressaient autour de moi, me tourmentaient, me lutinaient; et je leur disais : ah Messieurs! qu'une pauvre orpheline est à plaindre, lorsqu'elle est obligée de colporter.
A peine étions-nous arrivés à l'auberge de l'Assurance qu'un de ces échevelés qui nous suivait, y arriva aussitôt que nous, et il nous dit : « Je suis conseiller, secrétaire du roi, écuyer, trésorier, commensal de la couronne, et je viens vous prier, de la part de nosseigneurs de grand'chambre, d'assister au service qui doit être célébré demain au palais. » Beaucoup d'honneur que nous font nosseigneurs , lui répondis-je. Mais mon père plus madré que moi , et voyant où la chose portait , lui dit : « Monsieur, si vous êtes conseiller du roi , vous avez bien des conseils à lui donner, car ses affaires vont bien mal : si vous êtes son secrétaire, vous avez beaucoup à écrire , car il a bien des lettres à répondre; que, si vous êtes écuyer et trésorier, pourquoi aller à pied et ne pas rester auprès de votre trésor? que, si vous êtes commensal de la couronne, je vous en fais mon compliment, vous n'avez pas de pension à payer.» A quoi j'ajoutai : Monsieur, puisque vous êtes du grand deuil, ainsi que je vois par votre habillement, pourquoi n'êtesvous pas demeuré à l'enterrement comme les au-
très , et pourquoi venir tourmenter ainsi une pauvre orpheline qui est toujours fort à plaindre lorsqu'elle est obligée de voyager.
Mon père ayant un procès, je fus consulter un avocat qui demeurait dans une rue située derrière l'église Saint-André. C'était un grand et bel homme qui ne courait pas après les enterremens parce qu'il aimait à se réjouir. « Mettez-là vos pièces, dit-il \ vous gagnerez votre procès ; mais il faut que vous me laissiez gagner le mien. » — « Eh quel procès, monsieur l'avocat, avons-nous donc ensemble? » — « J'ai, me dit-il, une action en dommage à exercer contre vous : je suis le demandeur; vous êtes la défenderesse; abandonnez la cause et laissezmoi prendre défaut. » — « Mais quel dommage , monsieur le consistorial , vous ai-je donc fait?» — « Quel dommage, mon ange! vous êtes prévenue du crime d'incendie, vous jetez le feu dans mon âme et dans mes dossiers; et, lorsque vous mettez mon cabinet et mon cœur en cendres, vous sentez bien que » — « Ah ! Monsieur, lui répondis-
je, qu'une jeune orpheline est à plaindre lorsqu'elle est obligée de plaider ! »
Un autre monsieur, bien grand et de bien bonne façon, vint me trouver à l'Assurance. « Je vous salue, belle Gentiane, me dit-il , bouton virginal des montagnes, venez vous épanouir dans nos vallées; je travaille, pour la Congrégation, à la composition d'une sainte famille : vous avez ce qu'on ne trouve