‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 40 sur 233 · LIVRE I. CHAPITRE VIII. g · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE VIII. g

plus dans nos plaines. Nos messieurs s'y connaissent, ils ne pardonneraient pas une méprise à mes pinceaux. J'ai déjà esquissé mon Saint Jean et croqué ma Magdeleine, mais il me manque une vierge, et si vous m'accordez un instant pour saisir vos traits, je croirai avoir dérobé quelque chose au ciel lui-même. » Et en disant cela, il tira ses pinceaux, et en broyant ses couleurs, il me jeta un regard si enflammé, que je pris peur et je me sauvai en lui disant : « Ah qu'une jeune orpheline est à plaindre quand un peintre veut la faire poser! »

Bientôt il fut bruit de moi par toute la ville ; c'était à qui achèterait mes marchandises. En peu de temps, il ne me resta sur mon inventaire que deux pelottes de satin blanc et un Nostradamus. Des vers et des billets doux, il en pleuvait à l'Assurance. La basoche, dans ses madrigaux allobrogiques, me comparait pour la blancheur et la dureté à la Griche. Un conseiller aux enquêtes m'apporta un jour un sabre et sa tête, voulant être absolument un Holopherne de ma façon, mais Judith n'était pas si méchante. Mon père , moins heureux que moi dans son débit , et voulant vendre dans la vallée le reste de ses marchandises, partit. Il me quitta pour trois jours. Hélas! il n'en faut qu'un pour perdre une pauvre orpheline qui est toujours fort à plaindre, si elle est obligée de voyager.

Une bonne petite dame , en jupon noir , bien

q4 MANUSCRIT DE M. JEROME.

vieille et bien ridée , mais bien douce et bien proprette, vint me trouver de grand matin à l'Assurance, et elle me dit du ton le plus attendri : « Ma chère et bonne petite demoiselle, j'accours toute essoufflée auprès de vous, pour vous avertir qu'un homme, un jeune homme, un beau jeune homme périt dans cet instant même pour vous. Vous pouvez sauver un chrétien , un ange. Cet ange a déjà une jambe passée sur le parapet du pont. Il va se précipiter , mais en mourant , il veut vous recommander son âme. Notre divin rédempteur est mort pour nous sauver tous : vivez , mon bel enfant, vivez pour faire vivre, s'il en est temps encore, uîi infortuné qui va mourir pour vous. »

Et moi, de m'habiller bien vite, et de courir au pont. « Mon cher et bon jeune homme, ne vous détruisez pas, songez à votre bon père et à votre bonne mère; si vous vous jetez à la rivière, votre corps ira par eau aux enfers; mais passez donc votre jambe de ce côté-ci du pont. Il me répondit : «Laissez-moi mourir, je meurs heureux, puisque vous m'honorez d'un regret. » Mais , non , mon cher monsieur, je ne vous regrette pas du tout. « Eh bien, me dit-il, en passant sa seconde jambe du côté de l'eau, puisque vous ne me regrettez pas, je n'ai plus qu'à mourir. » Alors, beaucoup de femmes s'attroupèrent sur le pont et m'entourèrent. « Fi! que c'est vilain, me dirent-elles, délaisser mourir ainsi ce pauvre jeune homme; ah! s'il

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