‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 41 sur 233 · LIVRE I. CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE VIII

s'adressait à nous, il serait bien sûr de vivre. » Et je leur répondais : ce Mes chères bonnes femmes, vous voyez que j'y fais ce que je puis; mais qu'une pauvre orpheline est à plaindre , lorsqu'elle a un beau jeune homme à sauver! »

Je consentis alors à monter avec lui dans un carrosse qui était sur le pont , et toutes les femmes me crièrent : « Nous le mettons sur votre conscience, vous êtes l'agneau sans tache, vous devez vous immoler pour le sauver. » Et tout le long du chemin , je lui dis tout ce que je pus imaginer pour le dissuader. « Avant de mourir, me répondit-il, je veux aller voir Phermite qui est dans la grotte de Sassenage, j'ai une dernière recommandation à lui faire, je veux recevoir sa bénédiction; mais, de grâce, ne me quittez point. Si vous m'abannez, je me jette sous le carrosse, et vous ne m'aurez sauvé de l'eau que pour me voir expirer sous la roue. »

Nous traversâmes le Drac, nous arrivâmes à Sassenage, nous montâmes à la grotte, et nous fûmes tout-à-coup dans les ténèbres les plus profondes. « Ah! monsieur, lui fis-je, que c'est une vilaine chose à vous!.... La frayeur me saisit, les genoux me tremblèrent : j'entendis une voix qui sortait des profondeurs de la grotte, les chauves-souris voltigeaient sur ma tête : les eaux tombant avec fracas dans un bassin , en sortaient bientôt plus paisibles, elles murmuraient à mes pieds, et sem-

blaient mourir avec moi. Revenue de mon évanouissement, je sortis; il me sembla que tout le paysage était subitement changé. La nature me parut en deuil. Les champs n'offraient plus ni fleurs ni verdure; je n'entendais plus le chant des oiseaux. Je crus que les eaux du Drac , en me revoyant, seraient irritées, qu'elles s'élèveraient pour m'engloutir, mais, en traversant le bac, je vis que son onde était tranquille, et je dis en moi-même : sans doute cette rivière est accoutumée à voir faire souvent de pareils voyages.

Après avoir passé sur l'autre rive, je courus à la Tronche, pour consulter un vieillard qu'on appelait le bon prêtre. Je le trouvai dans ses jardins, il semblait renaître et reverdir avec eux. Ses grands yeux, pleins de douceur et de sérénité, ne permettaient pas de voir sur son visage les outrages du temps , et sa parole était douce comme son regard. « Voyez, me dit-il, cette anémone, séparée de sa tige, elle se fane et vit à peine un jour, elle eût, sans une main indiscrète, brillé tout un printemps; la tige des mortels, c'est la pureté des mœurs ; c'est l'innocence de la vie. Bonté est un don du ciel, beauté est un présent funeste; et quand le ciel fait à-la-fois ces deux présens à une fille, il faut qu'elle veille sans cesse à ce que l'une ne permette pas qu'on outrage l'autre. Le ciel vous pardonnera, élevez vers lui un regard plus assuré. Allez faire une courte retraite aux Car-

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