LIVRE I. CHAPITRE VIII
mélites , et faites mieux que je ne dis. » Hélas ! mon père, répondis-je, on ne peut pas faire plus mal que je n'ai fait , et on ne peut pas dire mieux que vous ne dites , mais qu'une pauvre orpheline est heureuse de pouvoir vous consulter. »
Je courus aux Carmélites , où je fus reçue avec beaucoup d'empressement; après quelques mois de séjour, on me conjura de prendre le voile, je m'y décidai. Toute la ville vint assister à ma prise d'habit.
Les commencemens de ma vie monastique furent entièrement à Dieu : Je me sentis soulagée et presqu'heureuse; mais le couvent était divisé en trois partis, qu'alimentaient les intrigues du dehors et les caquets du dedans. Quelque parti qu'on pût embrasser, on était sûr de déplaire. Avec des tètes que l'oisiveté fait fermenter, il n'y a pas de place pour la neutralité. Elle est suspecte et devient un crime. Ce fut le mien.
On chercha un prétexte : la prieure, rouge de colère, entra un jour dans ma cellule. « Vous êtes une impie , quand vous chantez dans les offices, toute la jeunesse accourt. Vous affectez de couvrir toutes les voix pour faire briller la vôtre. On sait, au dehors, les jours où vous devez chanter, l'église est pleine ces jours-là. C'est un scandale, une impiété, une horreur. Voici une discipline, voici un cilice, voilà du pain et une cruche, nos révérendes sœurs assemblées en cha- 1. 7
pitre, vous ont condamnée à ne plus sortir de votre cellule. »
Je périssais dans ma solitude lorsqu'un homme décoré d'une cocarde et d'une écharpe nouvelles entra dans ma cellule et me dit: «Soyez libre; la « nation ne veut plus de victimes ; elle vous dé- « gage de sermens téméraires; elle ouvre votre tom- « beau.« Mais que de vins-je, grand Dieu, lorsque je reconnus dans le magistrat à cocarde , l'homme de la grotte. Il était devenu municipal; il proclamait le décret. Je le considérai long-temps avec une colère tranquille, et je lui dis ensuite : «Monsieur, « vous êtes un monstre; je vous le dis une fois pour « toutes , ramenez-moi chez nous. »
Nous nous mariâmes , suivant la mode du temps, au pied de l'arbre de la liberté; mais les voisines vinrent me dire : « Cet arbre porte malheur aux époux qui se marient sous son ombrage. Le peuplier fut jadis consacré. à Hercule. Il en découle une gomme impure. Le sapin, au contraire, porte en lui une résine religieuse. « Allez à la montagne.» Nous y fûmes : nous y trouvâmes un respectable ecclésiastique qui s'y était réfugié, et pendant qu'il nous bénissait, plusieurs pommes de sapin tombaient à nos pieds , et les rameaux de l'arbre épanchaient sur nos têtes une manne sainte. Je regardai ces signes comme des présages de félicité. Mais combien je m'abusais! celui qui était devenu mon époux , descendant la nuit avec moi du