LIVRE I. CHAPITRE VIÎI
haut de la montagne où nous venions de recevoir la bénédiction nuptiale , tomba sur les rochers, se cassa plusieurs côtes, et nous l'emportâmes mourant.Devenue veuve, avant d'être réellement épouse, je réfléchis sur la fragilité des choses humaines. Ayant perdu mon mari et mon voile, je sentis que tous mes vœux s'exhalaient en vaine fumée, parce qu'ils n'étaient pas agréables à Dieu , et qu'il fallait me livrer désormais toute entière à son service.
Comme il n'y avait plus de monastères en France, j'allai en chercher un enPiémont. Je traversai, en m'y rendant, le vallon hospitalier qui avait abrité et nourri mon enfance. Lorsque je revis nos montagnes, les souvenirs du premier âge, et de ma première innocence m'attendrirent jusques aux larmes. Je descendis à Pignerol.
Je m'adressai aux Annonciades; elles me confièrent leur tour; et je viens tous les ans à la foire du mont Viso dire à toutes les filles de la vallée , combien une pauvre orpheline est à plaindre quand elle est obligée de voyager.
Pendant que la chère soeur faisait ce récit, il y avait dans Xètabla et de l'autre côté du ruisseau un bon petit vieux qui ne faisait que remuer et sanglotter. Il voulait se lever, et il retombait; il voulait parler et ses pleurs l'étouffaient; enfin après bien des efforts, il dit, d'une voix tremblottante : « Très digne et révérende sœur, n'auriez-vous pas, « par hasard, une tache de vin sur la jambe gauche
«et une tranche de jambon sur -l'épaule droite?» Hélas oui, dit la sœur. «Israël, Israël, s'écria alors le vieillard , reconnais et bénis le doigt du Seigneur. C'est lui qui, autrefois, conduisit son peuple à travers les déserts , qui lui forgea des chaînes dans sa colère et qui les brisa dans sa bonté ; c'est lui qui le fit passer triomphant sur les ruines de vingt puissantes nations pour conserver la semence d'Abraham; c'est lui, aujourd'hui encore, qui ensevelit une jeune orpheline dans les neiges; qui la place sous des mains profanes pour la faire renaître en Israël, et qui permet à son serviteur fidèle, au vieux rabbin de Francfort de retrouver sa fille dans une étable. O Providence que tes desseins sont profonds! Combien tes voies sont obscures et détournées ! O ma fille adore le Dieu d'Israël et embrasse ton père ».
Et le petit rabbin et la grosse sœur tourière se tenaient étroitement embrassés; et ils versaient et confondaient leurs larmes; et le ruisseau de l'établemurmuraH; et le mélèze pétillait dans le foyer; et chacun des hôtes couchés dans l'étable levait un coin de sa couverture pour voir le petit juif et la grosse juive. Et le grand berger de Provence s'écria : l'Écriture est accomplie, je vois les poissons mettre la tête à la fenêtre pour regarder passer Israël.
Et cette tache de vin et de lard, dit le prieur dont il a plu au Dieu d'Israël d'affliger la fille pour