LIVRE I, CHAPITRE VIII. IOI
punir le père , elle est sans doute le juste châtiment d'une infraction à la loi de son prophète ? Hélas oui ! répliqua le rabbin , j'avais péché , et j'ai été puni; mais je loue en cela le Seigneur, puisque ce châtiment lui-même me sert à reconnaître ma fille. Et moi, dit la sœur, je ne m'en plains pas, quoique cela ait fourni à beaucoup de gens matière à jaser; je m'en félicite, au contraire puisque ces signes m'ont fait reconnaître par mon père.
Tu dois te souvenir, ma fille , reprit le rabbin , que je me rendais de Francfort à Avignon pour les affaires de la synagogue : je comptais descendre sur Barcelonnette , et en suivant le cours de l'Ubaye arriver à ma destination ; une avalanche nous surprit sur le col de l'Arche; je me dégageai après beaucoup d'efforts de dessous les neiges; je te cherchai inutilement durant trois jours; je te crus perdue et je retournai en Allemagne où je t'ai long-temps pleurée. Mais laissons-la ces tristes souvenirs et réjouissons -nous dans le Seigneur qui rend une fille à son père et un père à sa fille. J'ai acquis de la fortune; je puis te donner une dot; et si malgré tous les excès dont l'ennemi de Dieu a affligé la fille d'Israël, tu voulais faire un choix...
Tonino ! Tonino ! répondit le perroquet perché sur le traversin. Tonino, mon petit papa, est le nom d'un jeune Florentin , extrêmement attaché au service de notre couvent. Le secret de mon cœur vient de s'échapper par le bec de mon perroquet.
Puis prenant un ton animé et plein d'une tendresse passionnée, elle s'écria : Ah mon Dieu! qu'une pauvre orpheline est heureuse de retrouver en un jour un époux et un père!
La nuit était déjà fort avancée lorsque notre conteuse eut achevé son histoire, et comme ce n'était pas la peine de nous livrer au sommeil pour le peu de temps qui nous restait, nous nous décidâmes à passer cette nuit-là blanche ; et nous priâmes le grand baile de Provence qui avait amené son troupeau' sur le mont Viso, de nous raconter les évènemens du voyage qu'il avait autrefois fait dans les îles de la Mer du Sud.
Assailli par toutes les questions qu'on lui faisait à-la- fois, il nous apprit qu'il avait été le témoin d'une grande révolution dans une de ces îles que l'on nomme les Nouvelles -Philippines; qu'il se croyait fort peu propre à signaler les causes premières de cette crise politique et à en raconter les diverses périodes; mais qu'il avait beaucoup fréquenté un capitaine anglais, qui, témoin des évènemens, en avait lui-même écrit l'histoire, dont il lui avait permis de prendre une copie, et que tout ce qu'il pouvait faire pour nous obliger, c'était de nous la lire et de nous en garantir l'authenticité.
Quoique la lecture d'un manuscrit laborieuse-