LIVRE I. CHAPITRE IX. IO
de dangers présens, ils chantent; de plaisirs, ils se précipitent.
Un vaisseau portant ses voiles hautes, battu par des vents contraires , conduit par des pilotes qui n'entendent pas la manoeuvre, monté par un équipage trop vif, qui embarrasse au lieu de servir, est l'image de cette nation singulière, qui ne va jamais où elle veut, qui fait toujours le contraire de ce qu'elle désire, et qu'une implacable destinée semble avoir condamnée à se déchirer de ses propres mains , ou à se battre contre ses ennemis, et qui, lorsqu'elle ne fait ni l'un ni l'autre, tombe dans d'affreuses convulsions.
Il y a deux mille ans qu'une nation savante et d'une ambition profonde, venue du Thibet,.lui imposa ses lois et ses dieux, et elle y parvint en divisant les chefs , en les trompant les uns par les autres , en s'appuyant sur la moitié pétulante de leur cerveau, et en se préservant de la moitié raisonnable et pensante. Une autre nation barbare, abandonnant des forêts où elle ne trouvait plus de gibier, fondit sur elle comme sur une proie, et elle y introduisit à la même époque, un brigandage qui fut depuis régularisé par un système qui consistait dans l'avilissement du prince des chasses, dans l'indépendance des grands veneurs, et dans la servitude de tout le peuple chasseur ou braconnier.
Le prince, devenu par la suite héréditaire, et
Io8 MANUSCRIT DE M. JEROME.
contrarié dans son autorité, s'imagina de conduire les grands veneurs sur le tombeau du grand Lama, pour le conquérir et le venger. La plupart y périrent, et l'autorité acquit plus de puissance. Depuis l'établissement de l'hérédité, on s'est perpétuellement battu dans le pays, pour le partage du domaine entre les contendans, pour la validité des titres héréditaires, pour appuyer la fantaisie de ceux de leurs princes qui passaient les montagnes et les fleuves, afin de créer des établissemens à leurs familles, en sorte que ce peuple, durant plus de 20 siècles, fut condamné à se battre pour tout le monde, excepté pour lui-même.
Voici l'état au vrai du pays, il y a 60 ans.
Premièrement. Comme les diverses contrées qui composent aujourd'hui cette île, n'avaient été réunies que successivement/ chacune d'elles avait conservé ses lois, ses coutumes, ses privilèges, ses taxes et ses formes de justice. Chaque canton était comme une république particulière, dont les chefs, qui en avaient été souverains, désobéissaient souvent au prince ; et comme il n'y avait aucune législation positive qui réglât l'action de la puissance publique, et qui en déterminât les limites, l'état était perpétuellement livré à des querelles qui se décidaient par le droit du plus fort, ou par l'adresse du plus fin.
Secondement. On prélevait dans l'île d'énormes tributs dont on ne rendait jamais décomptes,