‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 49 sur 233 · LTVRE I. CHAPITRE IX. IO · texte numérisé non relu

LTVRE I. CHAPITRE IX. IO

et qui passaient en vaines prodigalités. Le commerce et l'industrie s'étaient réfugiés chez un peuple voisin qui, libre d'entraves, et régi par des lois plus favorables , approvisionnait un pays qui , mieux gouverné , se fût enrichi aux dépens de tous les autres.

Troisièmement. On avait oublié que ce peuple portait en lui-même une surabondance de vie qui le consumait lorsqu'elle n'avait pas une issue au dehors ; qu'il fallait offrir à son active inquiétude des alimens qui répondissent à l'irritation de ses fibres; qu'il ne lui suffisait plus de commenter le mandement d'un archibramine, de mettre en chanson l'ordonnance d'un mandarin, ou de s'informer si le pas de la nouvelle Bayadère ou si la dernière chasse du prince avait eu du succès ; qu'une nourriture plus forte était devenue nécessaire à des esprits plus exercés, et au lieu de la lui préparer et de la lui offrir, l'avant- dernier prince régnant invisible dans son palais, gouverné par les femmes, avait laissé à son malheureux successeur le soin de réparer les fautes de trois règnes , dont l'un avait établi la tyrannie par le sang, l'autre l'avait embellie par les arts , et le dernier l'avait avilie par un cynisme sans retenue r et par une oisiveté sans gloire.

M. de Bougainville, quelques années auparavant, en visitant les Philippines, avait débarqué

dans Fîle une vache , une truie , une brebis pleines et l'Encyclopédie traduite en langue malaise. Ces animaux avaient prodigieusement multiplié et enrichi le pays, mais la philosophie qui y fut jetée au milieu de toutes ces bêtes , fut mal comprise. Chacun voulut s'en mêler, et on vit naître des nuées de politiques et de moralistes qui, par ordre alphabétique, embrouillèrent toutes les affaires. Chacun voulut dire son mot, et on fut assourdi par un vain babil ; chacun voulut faire son geste , et on pensa se battre : mais la vieille caste tint ferme contre toute espèce d'innovation , et les bramines survenant là-dessus, et brochant sur le tout , proscrivirent la truie , la vache , l'Encyclopédie, et M. de Bougainville.

On ne savait comment sortir de ce chaos avec une cour qui manquait de franchise, qui ne savait ni adopter les idées nouvelles, ni conserver les anciennes, ni tracer une route moyenne entre les deux systèmes; qui se jetait de l'un à l'autre sans aucun plan fixe, d'après le besoin du moment; qui avançait un jour avec un air d'audace, et qui reculait, le lendemain, avec un air de timidité ou de repentir; qui n'inspirait confiance ni sécurité à personne, perdant ainsi ce peuple dans des hésitations qui, faisant triompher tourà-tour les mœurs anciennes et les mœurs nouvelles, préparait, au lieu d'une sage réforme, un bouleversement funeste, et un siècle de malheurs.

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