LIVRE I. CHAPITRE IX. III
La pénurie de la cour amena un premier dénoûment. Depuis 200 ans, on n'avait pas su compter. Un beau jour , le service du grand pannetier et celui du sommelier manquèrent. Les commensaux de la couronne tombèrent clans une maigreur affreuse. Tous ceux qui avaient bouche en cour, furent forcés d'aller dîner chez eux. La caisse étant vide, et le grand gobelet sec, l'argentier de la cour publia un savant rapport dans lequel il établit cinq choses : la première, que l'argent manquait, la seconde, qu'on ne pouvait rien sans argent, la troisième, qu'il fallait de l'argent, la quatrième, qu'il fallait beaucoup d'argent, la cinquième, qu'il fallait de l'argent tout-à-l'heure.
Les Mages, peu touchés de la demande et des motifs dont on l'appuyait, refusèrent les subsides. Sur leur refus, il fut arrêté que l'on convoquerait les marins, les pêcheurs, les chasseurs, les bergers et les tisserands de l'île, dans un nombre proportionné à la quantité de pirogues, de filets, de gibiers , de troupeaux et de métiers dans chaque canton; qu'on adjoindrait à cette réunion un certain nombre de Pintados, pour représenter les vieilles barbes et l'antique épiderme, et un certain nombres de Bramines , chargés de donner indistinctement leur bénédiction à toutes les peaux et à tous les visages.
Lorsque tout ce monde fut réuni , on entendit de fort beaux discours. Ceux qui avaient vécu
dans un coin de l'île, et qui ignoraient tout ce que la nation avait gagné depuis l'arrivée de M. de Bougainville, ne pouvaient comprendre comment , en si peu d'années, elle était devenue si savante et si discoureuse. On fit dans cette auguste assemblée, au milieu d'un tapage majestueux, plusieurs rapports éloquens, l'un sur le résultat des baillons et des porte-voix de diverses dimensions, que les mandarins avaient distribués dans les provinces, en sorte qu'une moitié des insulaires était condamnée à un morne silence, et l'autre occupée à produire un vain bruit. Un second rapport fut fait sur les aliénations des côtes et des rivages de la mer, des concessions de chasse et de pèche, de grande et de petite madrague , faites à des pages ou à des chapelains; un troisième, sur des guerres entreprises sans motif, conduites sans intelligence et terminées par des paix honteuses; un quatrième, sur des traités par lesquels on avait vendu à l'étranger le commerce, la navigation et l'industrie des insulaires; un cinquième, sur les guerres qui, ayant pour prétexte la religion , et pour motif l'intérêt des Bramines, avaient abruti, ruiné et dépeuplé le pays, et le rapporteur, calculant le sang versé dans ces honteuses dissensions, en présentait le détail de la façon suivante :
Pour la guerre soutenue pendant 3o ans contre les idolâtres qui soutenaient que Brama n'était qu'une émanation de Wistnou, et n'aurait reçu de