‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 53 sur 233 · LIVRE 1. CHAPITRE IX. II · texte numérisé non relu

LIVRE 1. CHAPITRE IX. II

les jours et les saisons; et le temps, déposant ses ailes et son sablier sur les autels de la Nature , fut obligé de mesurer sa marche d'après les calculs de ses nouveaux interprètes. On colora le calendrier; on jeta des fleurs poétiques sur les chaînes et les prisons; et lorsque la nouvelle du débarquement des ennemis sur toute la côte arriva, on devint furieux. On ne reconnut plus alors cette nation auparavant si aimable, si généreuse et si spirituelle. Une poignée de brigands soldés par l'étranger la tenait asservie , et ils avaient pour auxiliaires cette lie du peuple qu'on trouve toutes les fois qu'il y a des crimes à commettre et des dépouilles à partager. On fit arrêter le souverain pontife des Bramines; on renversa ses autels, on brûla ses temples ; on tua ses prêtres , on proscrivit ses adorateurs. On substitua, au Dieu antique un Dieu de fabrique nouvelle : espèce d'être abstrait dont le culte ne pouvait convenir à la multitude. Les têtes des élèves de Bougainville , qui avaient demandé la réforme furent offertes toutes sanglantes à ceuxlà mêmes qui avaient porté ces sages en triomphe. On s'était pressé pour les voir couronner; on se battait pour les voir décapiter. On ne voulait plus ni sciences ni savans. On revenait au système sauvage des pintados par un autre chemin , et en changeant seulement le nom des choses et des personnes. Le peu de bramines et de rajahs qui survivaient à cette destruction , disait aux réfoi -

mateurs : « C'est vous qui l'avez voulu ; nous vous « avons prédit que tout serait perdu si on se rasait « et si l'on raisonnait; vous n'avez pas voulu nous « croire ; vous y passerez comme nous et votre « tour arrivera bientôt. » A quoi les réformateurs répondaient : « C'est vous qui êtes les auteurs de « tous les maux qui nous accablent , vous n'avez «rien voulu accorder à la raison, à la nécessité; « et parce que vous avez tout refusé , on a tout « pris. Vous êtes demeurés seuls avec vos préten- « tions et vos préjugés au milieu d'une nation qui « n'en voulait plus et votre entêtement a rendu « nécessaire une révolution 9 tandis qu'on se bor- «nait à demander une réforme». Enfin, la famine, les discordes et des orages inconnus dans ces contrées , achevèrent c'e dévaster un pays qui , pour être plus heureux, avait détruit une monarchie modérée pour arriver à une république sanglante.

Les Mariavernes attaqués par les peuples de toutes les îles Philippines , ayant déjà toutes leurs côtes envahies par l'ennemi et dans l'intérieur deux guerres civiles, l'une entre les bramines et les révolutionnaires , l'autre entre les pintados et les chasseurs, n'ayant pour Dieu qu'un être imaginaire, pour nourriture que l'herbe des champs, pour armes que celles qu'ils fabriquaient à la hâte sur un territoire couvert d'échafauds et de prisons , présentèrent un spectacle que le monde

Page 1