LIVRE I. CHAPITRE IX. I [g
n'avait jamais vu et qu'il ne reverra heureusement jamais.
Tandis que ce qu'il y avait de plus vil et de plus criminel, établissait dans l'intérieur une inquisition sanguinaire, quelques hommes d'un génie élevé organisèrent l'armement et l'équipement des armées , tracèrent des plans de campagne , donnèrent de l'ensemble au mouvement général que produisait l'indignation ; en sorte que tous les habitans se levèrent d'un mouvement spontané comme un seul homme et jurèrent de vaincre ou de mourir; «Défendons-nous contre les barbares : sauvons nos femmes et nos enfans » : tel fut le cri unanime. Des chansons guerrières électrisèrent tous les cœurs. On courut à la mort comme autrefois on courait aux plaisirs, et la fureur qui avait tout perdu sauva tout.
Les ennemis furent battus sur tous les points : ils couvrirent de leurs cadavres toutes les côtes de l'île; et les Maria vernes embarqués sur leurs pirogues poursuivirent leurs ennemis jusque chez eux , envahirent leur territoire et firent , à leur tour, trembler ceux qui sans nul motif d'agression avaient voulu leur dicter des lois.
Lorsque la victoire fut décidée , la partie pensante du cerveau des Mariavernes ne tarda pas à prendre le dessus sur la partie pétulante : chacun regarda autour de soi , comme se regardent entre eux des convives après un festin où ils se sont
enivrés et battus. On vit qu'il y avait dans l'île une espèce féroce qui voulait le sang et le pillage , et des hommes généreux qui avaient sauvé plusieurs victimes dans l'intérieur , ainsi que des héros qui avaient sauvé la patrie du joug de l'étranger. On demanda alors des lois et non du sang. On éleva des autels à la Concorde. On y jura de déposer l'esprit de vengeance ; et comme on jugea que la première constitution enfantée dans les temps de fureur , devait se ressentir de l'époque qui l'avait vue naître, on la déposa dans une arche sainte, et on en fit une autre conforme à l'esprit républicain du temps. Elle donnait au pouvoir plus de force, aux délibérations plus de maturité , et séparait ceux qui délibèrent de ceux qui exécutent. On forma une assemblée composée des plus vieux marins, une autre assemblée composée des plus jeunes bergers, et on plaça entre deux des hommes de moyen âge, pour exécuter ce que les vieux et les jeunes auraient décidé.
Mais un tel système ne pouvait décidément convenir à une nation dès long-temps assouplie au commandement d'un seul. La division se mit entre des pouvoirs qui ne se pondéraient point; la Discorde survint à sa suite, l'argent manqua une seconde fois. L'indiscipline s'introduisit dans les armées, et l'ennemi, informé de cette anarchie, débarqua de nouveau sur les frontières, et menaça le pays sur tous les points. On se trouva