‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 56 sur 233 · LIVRE I. CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE IX

les idées d'ordre, de prudence, de stabilité, de classement de la société et de respect pour les lois; dans l'autre moitié étaient l'audace, le génie des innovations, le goût des choses extraordinaires, la violence qui renverse, le génie qui crée, le despotisme qui soumet. C'est peut-être de ces élémens contraires, portés au degré le plus élevé, de cette raison si géométrique, et de cette imagination si fougueuse que sont sortis ces conceptions qui ont brillé dans le monde et ces fléaux qui l'ont ravagé. Toujours placé aux plus hautes sommités des principes et des idées , il voyait tout de très haut et de très loin. Aussi admirable par l'immensité des détails classés dans sa mémoire que par l'habileté avec laquelle il en saisissait et il en dirigeait l'ensemble; ne donnant presque jamais d'instruction; cependant jaloux d'être ponctuellement obéi et pour le bien servir il fallait toujours le deviner*; connaissant si bien les hommes que nul ne pouvait se flatter de se connaître soi-même aussi bien qu'il le connaissait; quelquefois laconique et parlant à la manière des oracles, le plus souvent discoureur sans fin. Lorsqu'on causait avec lui il semblait tantôt, qu'on était auprès d'un puits profond, duquel il sortait des voies inconnues et des vérités révélées, tantôt auprès d'une fontaine qui répand au hasard une onde abondante et facile.

Dans les temps héroïques, il eût été Hercule ou Thésée; citoyen de Rome, il eût conquis les Gaules;

et n'eût pas hésité à passer le Rubicon ; dans le moyen âge il eût étéGengis ou Tamerlan; mais arrivé dans un temps où les peuples étaient fixés j où tous ces torrens avaient creusé leurs lits et pris un cours régulier, à une époque où il n'y avait plus de trône à élever ou à renverser, il fut constamment hors de sa sphère d'activité. Au lieu de s'élever jusqu'aux opinions de son siècle, il voulut faire descendre son siècle jusqu'à lui. Il connut tous les siècles de l'histoire et ne connut jamais le sien. Il étouffait dans le monde civilisé , et pour respirer à l'aise il lui aurait fallu des peuples à dompter, des nations à fixer et constituer; étant moins doué du talent qui perfectionne et améliore le sort des sociétés déjà fort avancées dans la civilisation, que du génie qui leur ouvre des routes nouvelles et leur crée de nouvelles destinées. Il n'avait pas compris qu'il est dû beaucoup plus d'estime au castor qui bâtit, qu'au lion qui écrase du poids de son corps des peuples entiers de fourmis. Pour introduire et établir son autorité dans l'île, il appela à son secours et il employa avec habileté les facultés précieuses qui étaient dans une moitié de sa tête , la sagesse , la prudence , la modération. Il suivit une ligne moyenne entre les principes républicains qui étaient dans les esprits, et les mœurs monarchiques qui étaient au fond des cœurs. Il bannit l'arbitraire et en faisant respirer à l'aise tous les partis , il les réconcilia. II

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