LIVRE I. CHAPITRE IX
rappela les proscrits, il convoqua les bramines et les autels relevés annonçaient avec ménagement que le trône ne tarderait pas à l'être. Il disait aux pintados: Rassurez-vous, le temps des vieilles coutumes reviendra, mais il ne faut rien de singulier ni de bizarre....; aux bramines : On rouvrira vos temples , vous élèverez encore vos bras en croix , mais il faut de la raison et de la morale...; aux républicains : Vous jouirez de la liberté, de l'égalité; mais il faut des lois et de l'obéissance; aux philosophes : Il faut des lumières qui éclairent et non des phosphores qui éblouissent; mais surtout point de métaphysique.. /Aux soldats; vous vous battrez encore , vous cueillerez des lauriers ; mais l'âme des armées c'est l'ordre et la discipline. Tout le monde étant ainsi abusé, les partis se regardèrent et restèrent en échec.
L'usage des Mariavernes était que leur prince prît un titre et un symbole. Pour s'introduire il prit le nom d'Aménité et deux agneaux pour signe ; quand il eut franchi les monts et remporté au-delà une brillante et rapide victoire , il prit le titre de Vélocité et l'emblème du chamois ; ayant subjugué quelques-unes des Philippines, il prit le titre d'Immensité et un aigle; les ayant toutes conquises il prit l'Universalité pour devise et un serpent qui se mord la queue pour signe ; et enfin quand il eut un enfant et qu'il crut y voir un successeur il prit le Phénix, et sa cour l'appela Votre Eternité.
Il6 MANUSCRIT DE M. JEROME.
Les douze premières années de son règne furent douze années de batailles et de triomphes. On put compter une victoire par jour, et quand on n'avait pas en douze mois renversé quelques princes ou conquis plusieurs îles, on se plaignait que l'année était triste et peu féconde. Il avait établi ses armées dans les aneieimes e ; les nouvelles Philippines , et on disait à la com du. Phénix que ces îles étaient pour lui, ce qu'est le grand anneau pour la planète de Saturne. On s'habitua à l'idée que l'île des Mariavernes existait seule dans le monde, soit comme centre, soit comme flambeau; et que le reste de l'univers était comme une décoration qui devait briller et tourner autour d'elle. Chacun se trouvait plus grand à mesure que l'état s'agrandissait, et à force de grandir et de s'enivrer de gloire militaire , on avait fini par ne plus sentir ni apercevoir le bout de chaîne qu'on portait à ses pieds.
Lorsqu'il n'y eut plus de terres habitables à conquérir ni de tètes à casser, et qu'on put jouir d'un peu de repos, la réflexion revint avec lui. On vit qu'il n'y avait plus dans l'île que des femmes et que l'espèce mâle allait y manquer. On aperçut quelques centaines de mille hommes couchés sur le carreau, et parmi ceux qui survivaient et qui se remuaient un peu, on ne voyait que des jambes de bois, des nez de cire, des mâchoires d'argent, des aveugles sans guide, des enfans sans père, des