‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 60 sur 233 · LIVRE la CHAPITRE IX. 1 3l · texte numérisé non relu

LIVRE la CHAPITRE IX. 1 3l

vait lui opposer une famille qui était meilleure que lui pour cela, parce quelle en avait l'habitude et qu'elle avait pour elle le droit, une possession immémoriale et l'éducation convenable; que depuis l'arrivée de Bougainville dans les îles , l'introduction de l'Encyclopédie et des mœurs européennes, l'Asie était changée; que d'autres principes, d'autres manières de penser et d'être étaient entrés dans des têtes tout-à-fait métamorphosées et dans des habitudes qui avaient pris une autre direction ; que la force qui peut bouleverser le monde est impuissante pour changer une idée, et que la guerre se trouvant ainsi établie entre une idée et un homme , la victoire serait , en définitive , pour elle et contre lui; que son Immensité avait eu tort de conduire ses peuples de la zone torride sous le cercle polaire et de les faire passer ainsi d'un climat de feu sur des bancs de glace ; que le spectacle de quelques momies , l'observation d'un ciel plus régulier et la détermination plus juste du pendule n'étaient pas un dédommagement suffisant pour la destruction d'une génération sacrifiée tout entière à l'étude fastueuse de quelques phénomènes; que son Universalité, en plaçant tous les membres de sa famille sur tous les trônes, avait par là fait savoir à tous les peuples qu'il ne s'agissait plus d'une nation, mais d'une maison, de la prospérité publique, mais de la folle jouissance d'un seul homme, qui, pour se dis-

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traire, s'amusait à saccager le monde; que le véritable grand homme était celui de ses frères qui, doué d'un génie égal au sien et réfugié au sein des Muses, refusait les couronnes et les royaumes, aimant mieux être un illustre citoyen qu'un roi subordonné; que s'il était vrai que Dieu eût créé les hommes pour les faire vivre, sa Sérénité allait contre ses décrets , puisque son système les faisait mourir. »

« Ecoute-moi , berger, répondit le prince , la société est comme la nature un mystère incompréhensible. Cinquante familles dans le monde régnent sur un milliard d'hommes noirs, jaunes, rouges ou olives. Dans le nord de l'autre hémisphère, deux cent millions de blancs obéissent à quelques maisons blanches. Pourquoi tant de nations si fortes et si nombreuses sont-elles soumises à quelques chefs débiles? Quelle est donc cette invisible et secrète puissance qui, pénétrant les sociétés humaines depuis quelques milliers de siècles les oblige à décrire des mouvemens réguliers autour d'un centre qui, les attirant et les repoussant à-la-fois, les retient autour de lui à des distances qu'elles ne peuvent jamais franchir. Cette attraction sociale n'est-elle pas du même ordre que la gravitation matérielle et n'est-elle pas comme elle un impénétrable mystère ? N'est-elle pas l'effet de cette puissance qui a placé la baleine dans les mers , l'aigle dans les airs, le lion dans les sables brûlans et

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