LIVRE I. CHAPITRE IX. iZ'J
bénir les dieux et lui-même. Si j'ai fait arrêter au fond du Tibet et traduire devant moi le chef des pontifes, ce n'était ni pour détruire ni avilir le pontificat, c'était pour harmonier ses doctrines aux maximes de mon gouvernement, et pour que, recevant quelques rayons de ma gloire, je pusse en recevoir à mon tour plus de considération et de respect. Si j'ai porté une fois le deuil dans la famille des rois, c'est que j'ai pensé que cela était nécessaire à ma politique et que tout ce qui est nécessaire est juste. Si j'ai fait de grands établissemens pour ma famille, c'est que j'ai voulu que l'on vît mon sang partout, et que l'on crût que ce sang avait quelque chose de divin et commandait seul l'obéissance. Il n'a tenu qu'à l'opiniâtreté d'un homme qui défendait de mauvaises murailles au milieu du désert, que je ne me sois jeté sur le croissant et que je n'aie envahi cette partie de l'Asie ; abandonnant ainsi l'archipel dont les tribuns furieux précipitent les destinées. Le destin a été plus fort que moi, il m'a éloigné du berceau d'Ibrahim dont j'aurais relevé l'éclat.
« Mon gouvernement a été tout de principe et de calcul et point de sentiment. J'ai méprisé la faiblesse de cette autorité qui se cache à la Chine sous le nom de gouvernement paternel, et qui ne commence par des révérences que pour se terminer par de honteux châtimens. J'ai été plus franc i j'ai dit : «Le ciel qui me fit naître pour comman-
« der vous créa pour obéir. » J'ai vu que les peuples livrés à eux-mêmes tombent dans une langueur qui les rend la proie du premier conquérant, ou dans des convulsions par lesquelles ils se déchirent : je les ai préservés de l'affront d'un joug étranger et des horreurs d'une guerre domestique , en les conduisant à la victoire. J'ai pardonné facilement, parce que j'ai aimé faiblement. Trente conspirations ont été tramées contre ma vie, je n'en ai puni que deux, laissant à ceux qui avaient ourdi les autres le soin de publier ma clémence. Je n'ai pas bâti un seul palais , mais j'ai relevé toutes les chaumières, faisant plus pour le peuple que les tribuns que je lui ai ôtés, parce qu'ils lui inspiraient moins le goût du travail que l'instinct de désobéir. Je me suis occupé du droit civil , parce que j'aime l'ordre et qu'il faut des lois pour régler les intérêts des citoyens entre eux. J'ai défendu l'enseignement du droit public, parce qu'il ne peut pas y avoir de règles entre le prince et le peuple. Je n'ai pas voulu qu'on professât le droit des gens, parce que j'ai de la franchise, et que j'ai vu de près cette vieille marotte que la fourberie transmet à la force quand elle ne suffit plus à la faire jouer. J'ai vu dans la diplomatie une police brodée, et clans la police une diplomatie en haillons. Je n'ai jamais eu d'historiographe pour raconter les cinquante batailles rangées et les trois cents combats où j'ai vaincu , pour publier les noms des rois que