‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 64 sur 233 · LIVRE I. CHAPITRE IX. J · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE IX. J

j ai traînés à ma suite, pour compter les trophées que j'ai remportés et les tributs que j'ai levés. Ce sont-là des gloires vulgaires et dont je suis peu jaloux. Mais c'est aux montagnes que j'ar percées, aux fleuves à qui j'ai tracé des cours nouveaux, aux mers que j'ai appelées par des canaux au sein de mes Etats, aux ports que j'ai creusés, aux monumens que j'ai élevés, à prendre la parole et à dire quel homme je fus. Mon vieux bras soutient encore les trônes et le peu d'ordre politique qui subsiste; mais tout s'écroulera quand je ne régnerai plus, et je finirai le jour où le monde cessera d'être étonné. »

Après avoir prêté une oreille attentive à ce discours et réfléchi durant quelques instans, le berger répondit ainsi au maître du monde :

« Eternité , après m'être prosterné à vos pieds et avoir essuyé la poussière de vos souliers, permettez-moi de vous dire qu'il s'agit moins, quand on est appelé au gouvernement, d'étonner les hommes que de les rendre meilleurs et plus heureux ; qu'il est très vrai que votre gloire les éblouit , que votre sublimité les enlève , mais qu'ils sont obligés d'en payer bien chèrement la dépense. Un jour viendra que les nations que vous avez provoquées, irritées , dépouillées. . . .

« Berger, sais-tu comment au printemps la terre se pare de verdure et de fleurs? comment cette verdure et ces fleurs se transforment en créatures

l4o MANUSCRIT DE M. JEROME.

animées qui, à leur tour, se métamorphosent en végétations et météores qui font naître des millions d'existences nouvelles , et comment enfin la nature toujours diverse et toujours la même puise dans d'éternelles destructions la fraîcheur d'une jeunesse éternelle.

« Non , Votre Eternité , je ne le sais pas , mais ce que je sais, c'est qu'il est démon devoir de garder mes troupeaux dans les plus gras pâturages , et de ne pas aller au fond de leurs cavernes irriter les loups pour qu'ils viennent les manger.

«J'aime ta franchise, berger, et même ton âpreté. J'ai toujours méprisé ceux qui s'aplatissent, s'amincissent et s'alongent pour ramper et pour flatter, et j'ai dû peut-être mes succès au mépris que je leur ai constamment voué. Tu as du sens, de la candeur, de l'âme, je te fais conseiller d'Etat. Tu viendras bavarder à ton aise dans mon conseil avec des rois tes confrères, et que j'y envoie lorsqu'ils m'ennuient. Tu es l'homme de la nature, tu deviendras l'homme de l'Etat, et quand, après avoir manié les affaires et traité avec les hommes , tu seras désabusé , tu sauras que ton troupeau vaut mieux que notre espèce, et qu'il est plus facile de garder les moutons que de gouverner ses semblables.

« Grand merci , Votre Eternité ; mais avant de gouverner les autres, je veux d'abord apprendre âme gouverner moi-même. »

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