‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 65 sur 233 · LIVRE 1. CHAPITRE IX. l4l · texte numérisé non relu

LIVRE 1. CHAPITRE IX. l4l

On voit par cette conversation, qui fut écrite de mémoire par le berger immédiatement après qu'elle eût été achevée , combien était grande encore, malgré le désastre qu'il venait d'éprouver, la confiance du phénix dans la vaillance des troupes qui lui restaient et dans le dévoûment des peuples dont il avait si fort agrandi le caractère et les destinées. Mais combien il s'abusait! Les peuples étaient fatigués d'une guerre dont nulle prévoyance humaine ne pouvait assigner le terme ni prévoir l'issue, les peuples ennemis, réduits au désespoir par l'occupation prolongée de leur pays, apprenant le désastre que l'armée autrefois conquérante venait d'essuyer, se levèrent, s'armèrent à-la-fois et marchèrent en avant comme un seul homme. Il sembla que toutes les îles de l'Archipel , un instant déplacées par une puissance extraordinaire , se levaient toutes entières pour reprendre l'équilibre et se replacer sur leurs anciennes bases. Les côtes des Mariavernes furent bientôt couvertes par des milliers de pirogues, de chaloupes, de bâtimens qui amenaient non pas seulement des armées, mais des nations entières dans cette île condamnée à expier une grande gloire par une grande infortune. Les armées étrangères avaient à leur tête et pour enseignes le léopard, le vautour, la panthère, l'aigle noire et le tigre : tout s'ébranla et marcha contre les débris armés du phénix. Sa vaillante armée n'aspirait qu'à mourir pour lui; et pour la

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sauver, il rendit ses armes aux puissances, et il termina ainsi par un acte magnanime une carrière héroïque.

Alors arriva sur un char pacifique le monarque légitime exilé depuis plus de trente ans. Il apportait la délivrance de ses peuples, la paix avec la liberté. Les Mariavernes furent touchés en voyant ce vieillard qui avait enduré tant de souffrances. Ceux qui l'avaient précipité de son trône se précipitaient à leur tour sous les roues de son char. En voyant le descendant de tant de rois qui avaient régné sur cette île, on croyait en lire l'histoire et voir renaître ses aïeux. On se rendait dans les temples pour rendre grâce à Brama. On chantait sur toutes les places , on dansait autour des murs de son palais, on était ivre de joie. On arracha le drapeau du phénix et on arbora le tournesol, emblème antique et révéré du pays des Mariavernes. On eût dit que la nouvelle nation était morte et qu'une vieille nation ressuscitait. C'était un peuple que l'on ne reconnaissait presque plus depuis trente ans; il était blanc , bariolé de rubans, et il avait la poitrine couverte de fétiches.

Les vieux politiques, témoins de cette ivresse, et voyant ces hommes anti-diluviens sortir des entrailles de la terre , dirent : « Il y aura du tumulte « dans l'île; jamais la sagesse royale ne pourra na- « tionaliser des mœurs aujourd'hui si étrangères, « ni satisfaire des ambitions si vives.»

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