LIVRE II. CHAPITRE V
tions nouvelles alimentées par ces produits enrichiront le pays , et la montagne et la vallée devenues animées et vivantes attesteront la puissance de l'intelligence humaine appelée à perfectionner l'ouvrage ébauché par l'intelligence créatrice.
Tel fut le résultat des travaux de Jacques Robinier. Né dans une vallée voisine de cette montagne et livré dans Paris à de pénibles occupations, il y avait toujours conservé l'espérance d'un heureux retour dans son pays natal. Il n'avait enduré tant de maux et pris tant de peines dans la plaine que pour acquérir les moyens de former un jour un établissement sur la montagne. Son pays avait pour lui un charme qu'il n'avait trouvé nulle autre part; et soit qu'il fût assis sur une sellette au Pont-Neuf ou qu'il fût renfermé dans un tuyau de cheminée, il croyait incessamment entendre le chant des oiseaux de son pays qui l'appelaient, le murmure des vents qui soufflaient sur sa chaumière natale; il croyait cueillir les fleurs et savourer les fruits de cette contrée sauvage, et toutes les fibres de son organisation physique étaient ébranlées par ces souvenirs. Ce n'est pas que notre Savoyard fut poète ni musicien , mais il portait en lui cette sensibilité d'organes qu'on est bien souvent tenté de souhaiter aux hommes qui se piquent de l'être.
Notre homme prend congé du banquier dont il était devenu le caissier; il part de Paris et il ar-
rive sur la montagne avec une soude de mineur, une tarière et deux mille écus. Il observe avec soin la nature et le gissement des terres de cette montagne, ses déchirures, ses ravins et ses couches ; il recueille avec soin tous ces débris , il y ajoute ceux que les torrens ont charriés dans la plaine, et il porte tous ces échantillons à l'intendance de la province où ils sont soumis à une analyse chimique. L'épreuve ayant été favorable à ses projets, il achète la montagne, donne sur le prix de la vente un à-compte de deux mille écus; il revient à Paris , il y porte ses échantillons de mine, le procès- verbal d'analyse, le plan topographique des lieux et l'avis de l'intendant. Il présente toutes ces pièces à son banquier, il lui propose de l'associer dans le bénéfice de l'entreprise et de doubler en six ans ses capitaux. La proposition étant agréée et le traité conclu , il revient aux Alpes avec des fonds considérables sur Gènes , Turin et Marseilles.
Il commence ses opérations par l'exploitation d'une forêt de sapins , âgés de plus d'un siècle , qu'il convertit en mâts, en avirons, en planches, et qu'il envoie à Gènes et à Toulon par des routes taillées dans le roc , et le restant du bois , il le fait convertir en charbon. Avec ses capitaux augmentés par les produits de cette forêt, il fait bâtir un haut fourneau, extraire la mine, construire un martinet , une taillanderie et plusieurs autres usines