‹ Le manuscrit de feu M. Jérôme [pseud]Chapitre 9 sur 233 · LIVRE I. CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE III

sur les harmonies de la nature, sur l'échelle des êtres créés et incréés; prenant son sujet de fort haut, le poussant fort loin; commençant en sage, continuant en philosophe et finissant souvent en penseur vaporeux.

Peut-être était-ce moins la faute de son esprit que celle de la nature elle-même, qui a fixé des bornes au nôtre , et qui a voulu qu'à une certaine profondeur, on ne trouvât que des ténèbres comme au-dessus de l'atmosphère on ne trouve que du vide.

Son jargon philosophique, qu'il faut distinguer de sa causerie historique, était comme un jardin anglais dans lequel on tourne sur des sables arides sans avancer, et il avait cela de commode qu'on pouvait quitter la conversation et la reprendre, assuré qu'on était de la retrouver toujours au même point.

M. le doyen avait plus de positif dans l'esprit ; mais, comme il était Neptunien en géologie et anti-Linnéen en botanique , et que le docteur était un Vulcanien décidé et un adorateur passionné du système sexuel, il était difficile d'éviter des disputes , que chaque pierre et chaque fleur faisaient naître à chaque pas. C'était un procès à ne jamais finir, parce que les parties produisaient , à chaque audience , des pièces nouvelles.

M. le chevalier, qui avait été travaillé d'une maladie que sesparens nommaient vapeurs, ses amis

affection mentale , ses médecins lésion cérébrale, et que ses voisins appelaient encore autrement , commençait à se rétablir; mais il était, depuis sa convalescence, comme renfermé dans un palais que son imagination embellissait des plus brillans prestiges. Il vivait, il voyageait dans ce palais; et lorsque nous faisions des marches fatigantes dans des contrées escarpées et que nous passions des nuits pénibles dans de malheureuses bicoques, animé par mille charmantes illusions , il gravissait avec légèreté, et bercé par les Muses, il reposait, le soir, au sein d'une atmosphère enchantée.

Nous avions, en avant, et quelquefois tout près de nous, une troupe de pharmaciens , d'herboristes et de fraters, recrutés dans les hautes vallées, troupe légère, chargée de fourrager dans les domaines de Flore en éclairant notre marche. Ils voltigeaient autour de nous comme ces volées de chauvesouris qui accompagnent et guident quelquefois les naturalistes dans l'intérieur des cavernes.

Un géomètre de Briançon , que nous nommions M. Rectangle à cause de l'habitude qu'il avait de considérer tous les objets sous des rapports géométriques nous accompagnait. Ce mathématicien n'avait pas perdu son temps, il avait employé une moitié de sa vie à se promener en causant, et l'autre moitié à causer en se promenant; et il nous suivait sans autre but que celui de faire ces deux choses à-la-fois.

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