‹ Le manuscrit de ma mèreChapitre 14 sur 32 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Jeudi saint, 7 avril 1814.

« Lyon a été pris le dimanche 20, jour même où j'ai écrit la dernière fois. Le général Augereau, qui commandait les troupes françaises, cessa de combattre aux portes de la ville; le maire capitula; on laissa à l'armée française le temps de se retirer, ce qu'elle fit par la porte de la Guillotière : elle est actuellement dans le Midi. On les repousse toujours. 11 n'y a pas eu de désordres à Lyon ; il est bien heureux pour nous qu'il n'ait pas tenu plus longtemps, nous aurions été absolument ruinés par le voisinage des troupes. Depuis ce temps, on est assez tranquille ici; nous avons moins de troupes.

a Alphonse a pu venir nous voir de Milly et de Saint-Point, où son père l'a laissé pour sauver nos propriétés et administrer les deux villages dont il avait été nommé maire. Il s'en est bien tiré, il s'est fait chérir des paysans qu'il a rassurés et épargnés; il n'y a pas eu de malheurs. »

10 avril, jour de Pâques.

a II paraît, d'après les bruits qui courent, que la pauvre France véritablement morte va ressusciter et sortir enfin de l'état affreux d'oppression, de tyrannie et d'agonie où nous sommes depuis deux ans : Lyon, Bordeaux, Paris, ont arboré la cocarde blanche; Bonaparte a été déclaré déchu du trône qu'il n'avait pas su défendre, il ira à Vile d'Elbe qu'on lui donne en souveraineté avec six millions de rentes. Un courrier arrive à l'instant de Lyon avec un drapeau blanc ; on délibère ici, à la municipalité, pour savoir si on adhérera à la déchéance de Bonaparte et à la souveraineté des Bourbons. Mon mari, mon gendre M. de Cessia et Alphonse y allèrent; je les y encourageai fortement : il n'y a pas d'autre salut pour la France que la réconciliation avec l'Europe, sous les auspices des anciens rois bannis. Cependant, il pourrait être imprudent de se déclarer ici : l'extrême ardeur même que je mis à cela me causa quelques désagréments ; je fus taxée d'imprudence. Nous ne savions rien encore de positif

sur tous les événements ; l'on disait que Paris avait été pris le 31 mars, nous étions au 10 avril, et nous n'avions encore rien reçu d'officiel. L'on craignait même des insultes pour ceux qui s'étaient prononcés : effectivement, il y eut quelques propos le soir à la promenade. Le lendemain, rien encore de Paris. L'inquiétude augmentait, quand, sur les dix heures, arriva un courrier qui apportait le Sénat m-consulte qui prononçait la déchéance. La joie fut extrême. Elle redoubla le soir lorsque d'autres nouvelles apprirent l'abdication de Napoléon et l'exaltation des Bourbons. On était à la promenade; il y avait un monde énorme, le temps était superbe; l'on parlait à des gens qu'on connaissait à peine. On se réunissait, on se mêlait, on s'embrassait, c'était vraiment une ivresse. Il y eut une illumination, durant laquelle on se promena encore. Le lendemain, la proclamation de tout cela se fit avec une grande solennité, de la musique ; on criait vive le roi de tout son cœur. J'ai eu, ce jour-là, à dîner et à déjeuner beaucoup de membres du conseil du département, qui étaient venus à Màcon d'après une convocation du gouverneur de Lyon.

«Je suis partie pour Milly avec mes trois petites; je suis bien aise d'être ici quelques jours en repos, de remettre un peu de calme et d'ordre dans mes idées. Demain je tâcherai d'écrire quelques réflexions qui m'ont bien frappée sur tous ces grands événements. »

On sent dans les réflexions suivantes, écrites sous cette date et dans ce recueillement, l'explosion du sentiment contenu qui animait la mère de famille contre la domination militaire de Bonaparte, et pour la renaissance d'un gouvernement plus tempéré, que les souvenirs de son enfance embellissaient à son imagination. Cette page est le lyrisme de l'espérance après l'abattement du désespoir. Un régime aussi détesté par les femmes ne pouvait pas être aussi populaire que les historiens du parti nous le représentent aujourd'hui. Lisons dans ce cœur ouvert de mère de famille :

Milly, vendredi 15 avril.

v Fut-il jamais, Seigneur, une créature pluscomblée de vos bienfaits que moi ? et en fut-il jamais de plus ingrate? J'avance en âge, toujours environnée d'une protection particulière de votre divine miséricorde ! Au milieu de tout ce qui vient de se passer, je n'ai éprouvé aucun malheur particulier. Mes enfants sont tous autour de moi. J'ai conservé mon fils quand tant de gens ont perdu les leurs. Sa santé se fortifie; il est même très-bien à présent. Tout ce que je demande à

Dieu sans cesse pour lui, c'est d'en faire un bon chrétien. J'abats, autant que je peux, tous les mouvements d'ambition qui voudraient s'élever dans mon cœur ; tout ce que je demande, je le répète, c'est le bien de son âme. Mais, en demandant le bien de l'âme et ne désirant bien réellement que cela, je suis d'une tiédeur, d'une froideur même bien effrayante. C'est une juste punition de Dieu à mon égard; pour m'être trop attachée au monde, pour m'étre trop livrée à la dissipation et aux fausses joies, j'ai perdu les véritables. Autrefois, tout me portait à Dieu, j'étais souverainement neureuse dans la solitude, j'y éprouvais un charme inexprimable en m'élevant au-dessus de toutes les choses de la terre ; et actuellement, ce n'est qu'avec effort que je peux rappeler ce céleste enthousiasme. Peutêtre est-ce aussi l'effet de l'âge qui appesantit les sens? Cependant, ma santéest excellente, beaucoup meilleure même qu'elle n'était autrefois; ce qui est encore une des grâces dont je dois remercier le ciel. Mes filles se portent fort bien aussi, elles croissent toutes autour de moi, je peux dire en beauté et en vertu, car leurs figures sont agréables et leur piété très-grande; quelquefois même, il y aurait un peu d'excès et des scrupules ^ue je suis obligée de combattre. Cécile et son mari sont encore avec nous ; leur petite fille paraît devoir être jolie; sa mère la nourrit avec succès. Notre fortune va vraisemblablement s'améliorera présent. Nous

jouissons de la considération publique. Voilà l'énumération d'une partie des bienfaits de Dieu à mon égard. Gomment ne suis-je pas toujours à ses pieds pour le remercier, ou au moins toujours occupée à remplir mes devoirs, à proclamer sa gloire et à employer pour lui tous les moments qu'il me donne et qui sont si doux, tandis que tant de gens en passent de si cruels !

« La chute de Napoléon est un grand exemple de la justice de Dieu et de sa longue patience. Il est patient parce qu'il est éternel; j'ai souvent pensé à ce mot sublime que je crois de saint Augustin ou de Bossuet. N'était-ce pas une tentation pour beaucoup de gens de voir ce colosse de gloire élevé sur un si énorme piédestal d'iniquité, si l'on peut s'exprimer ainsi? Toute l'Europe semblait soumise à sa puissance; il n'avait qu'à désirer, qu'à entreprendre, et tout réussissait bien au delà même de sa pensée. Tant qu'il a été l'instrument de Dieu, rien n'a arrêté le cours de ses conquêtes, de ses dévastations, du bouleversement général qui s'est opéré par lui presque sur toute la face de la terre. Ne pouvait-on pas dire : à quoi sert la vertu, puisque l'iniquité portée au dernier excès qu'on puisse concevoir a un succès si éclatant? Ne fallait-il pas un effort surnaturel pour ne pas proférer ce blasphème. Mais attendez, hommes de peu de foi, attendez un moment, et ce prodige sera dissipé, foudroyé, détruit en-

core plus promptement qu'il ne s'était élevé! On en cherchera la trace; il sera enseveli dans ce qu'on appelait sa gloire, sous des ruines de nations et sous des monceaux de cadavres immolés à l'ambition insatiable d'un seul homme !

« Le royaume de saint Louis va renaître avec le royaume de Dieu !

a Chantez un nouveau cantique, chantez la puissance et la bonté de Dieu sur toute la terre !

« Que toutes les mères qui conserveront maintenant le fruit de leurs entrailles chantent le cantique du salut avec mon cœur! »

On comprend qu'un fils qui avait puisé son sang dans le sang de cette mère, et qui de plus, avait respiré à plein souffle en Italie, dans l'histoire, la liberté antique, n'ait jamais eu de faveur d'esprit pour Napoléon.

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9 mai 1814.

« Mon mari a été nommé membre d'une députation de la province, pour aller porter les adhésions du con-

seil général du département au pied du trône ; il est parti le 28 avril. Je partirai incessamment pour Lyon; je voudrais m'y trouver pour le passage de madame la duchesse d'Orléans, qu'on annonce comme trèsprochain. »

Ce voyage n'eut pas lieu. Mon père revint de Paris après avoir vu les princes auxquels il était resté invariablement, mais silencieusement, fidèle. On lui offrit des grades et des pensions auxquels il avait droit et qui furent prodigués à tous les officiers qui s'étaient retirés comme lui de leurs régiments pour ne pas prêter un serment contraire à leur premier serment. Il refusa tout, pouvant, dit-il dans son refus, suffire à sa situation par lui-même, et ne voulant pas grever l'État d'une charge de plus, au moment où la France succombait sous le poids des indemnités, des impôts et des emprunts nécessités par l'invasion. On trouve, dans le journal de ma mère , son admiration fortement exprimée pour un si modeste et si patriotique désintéressement de son mari. Le calme revint, après ces agitations, dans son âme.

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Samedi 17 juin, Milly.

« Ce n'est qu'à Milly où je retrouve ma paix, ma liberté d'esprit, et où je suis en état de me rendre compte de ce qui se passe dans mon âme, surtout dans les petits voyages que j'y fais presque seule. J'y suis depuis deux jours, et j'en repars ce soir à mon grand regret. La campagne est délicieuse dans ce moment, j'y suis heureuse toujours dans cette saison ; j'y suis heureuse, à moins d'une souffrance physique ou d'un véritable chagrin de cœur. Encore, n'y en aurait-il guère que ce charme délicieux de la nature ne parvint à calmer.

(( Je lisais hier, dans madame de Staël, que, pour la bien goûter, cette belle nature, il fallait l'amour ou la religion. Supprimons la première partie, mais gardons bien la dernière. Oh! oui, il faut de la religion pour jouir parfaitement des bienfaits dont Dieu nous environne. D'ailleurs, cette religion ne remplit-elle pas tout le cœur ? N'est-elle pas tout amour ? Oh ! combien je plains les âmes froides, sèches, qui ne

sont jamais échauffées par ce divin enthousiasme ! Combien de sens il leur manque ! J'ai quelquefois dans l'idée, je ne sais si c'est une erreur condamnable, qu'il y aura pour elles dans l'éternité un autre genre de bonheur plus calme, moins ineffable que celui qui sera donné à ces âmes si ardentes, si sensibles, qui paraissent avoir reçu une part plus grande de l'esprit de vie et d'amour ; mais aussi combien ne seront-elles pas plus répréhensibles, si elles détournent tant de trésors, si elles les prodiguent lâchement pour de viles créatures qui n'ont que la mort et le néant à donner à la place! Oh! mon Dieu! mon Dieu! ne l'ai-je pas éprouvé assez souvent et avec assez d'amertume, ce mécompte cruel que l'on trouve toujours en s'attachant à tout ce qui n'est pas vous? Faites donc que je renonce enfin à cette erreur, que je sois à vous, tout à vous, il en est temps ! Ce bonheur, je le reconnais, ne m'a jamais manqué quand je l'ai cherché à sa seule source : vous !

« Alphonse s'est fait inscrire dans les gardes du corps avec tous les jeunes gens de la noblesse et de la bourgeoisie royaliste des provinces. Il est parti, enchanté d'entrer au service, et moi je suis heureuse de le savoir occupé, au moins pour un peu de temps. Sa garnison esta Beauvais, quand il n'est pas de service aux Tuileries. Il reviendra dans deux mois passer avec nous son semestre. Je ne pense pas qu'il reste long-

temps dans ce corps, malgré son ardeur militaire ; il a trop d'imagination et de mouvement dans l'esprit pour cette discipline en temps de paix. Mais son père, ses oncles et moi, nous sommes bien aises qu'il fasse comme tout le monde preuve de dévouement aux Bourbons; ce seront toujours quelques années passées, après cela nous verrons. Le prince de Poix, qui commande sa compagnie, a été, dit-on, enchanté de son extérieur. On l'a nommé tout de suite instructeur au manège ; il est là dans son élément, car ce qu'il aime le mieux après les livres, ce sont les chevaux, i)

(Ici longue interruption.)

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26 mars 1815, jour de Pâques.

« Ah ! quelle différence de ce jour de Pâques avec celui de l'année dernière ! Notre paix n'a été qu'un songe. »

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22 juillet 1815.

« J'avais bien raison de dire que notre paix n'avait été qu'un songe! Combien le réveil a été cruel! Un autre songe de malheur a duré trois mois; mais nous revoici encore, je l'espère, au bonheur. Plaise à Dieu que ce soit enfin pour toujours! Mais ce retour de Bonaparte nous a coûté bien', du sang. La France est ruinée. Nous avons encore beaucoup de troupes étrangères, et nous craignons que le traité ne soit pas décidément signé, et cependant les conditions en sont cruelles. Voilà notre position.

« Je ne veux pas redire ici tous les événements arrivés pendant ces huit mois, ils seront assez écrits partout. Je dirai seulement qu'au premier bruit de l'arri vée de Bonaparte, Alphonse se rendit à Paris où son devoir et son cœur l'appelaient ; qu'il accompagna le roi jusqu'à Béthune avec des peines et des fatigues incroyables ; que là, étant licencié et remercié par les princes, il revint avec de grands dangers ; que, quelque temps après, il partit d'ici il alla en Suisse. Mais

48i LE MANUSCRIT DE MA MERE,

la bataille de Mont-Saint-Jean arriva, nos princes revinrent, et Alphonse rentra aussi et se rendit à Paris où il est encore et où il fait des démarches pour obtenir un emploi diplomatique. Nous avons beaucoup d'espérances.

« Par quelles angoisses n'avons-nous pas passé ! Il suffit de dire que Màcon fut pris au milieu de la nuit, que je fus éveillée à deux heures du matin au bruit affreux du canon, des obus, de la fusillade la plus vive dans toutes les rues, aux cris les plus sinistres. Je crus que nous étions tous perdus, je me levai et fis lever Césarine, la seule de mes enfants que j'eusse avec moi alors, et nous nous mimes toutes deux à genoux devant mon crucifix pour faire notre sacrifice et recommander notre àme à Dieu ; puis tout se calma un peu. Les Autrichiens devinrent les maîtres et n'abusèrent point de leur victoire; il n'y eut que quelques maisons pillées, celles que l'on ouvrit imprudemment. Il ne nous arriva rien de fâcheux personnellement, par la grande grâce de Dieu.

u A présent, voilà où j'en suis depuis le 17 septembre. Cécile est accouchée, il y a à peu près cinq semaines, encore d'une petite fille, qu'elle nourrit et qu'on appelle Célénie. Tout cela se porte bien. Alphonse est encore à Paris. On désire être mère, hélas! et quand on a des enfants dans un temps pareil, on tremble ou on souffre par mille autres fibres que celles

que Dieu nous a données pour craindre ou pour souffrir. »

Le bonheur lui sourit de nouveau. A la date du 16 octobre 1816, on lit tous les détails d'une négociation de mariage pour sa seconde fille, Eugénie, avec M. Goppens d'Hondschoote, jeune et brillant officier, lieutenant-colonel de la légion en garnison à Mâcon, fils de l'ancien seigneur de la ville d'Hondschoote en Flandre. Une inclination mutuelle amène rapidement le dénouement de cette négociation. On célèbre le mariage à Mâcon, le jour même de l'inauguration d'une nouvelle église. La joie maternelle perce dans la description de cette cérémonie de famille.

u 11 fut décidé que l'on se marierait à l'église neuve que l'on devait bénir le même jour, qui est notre paroisse et fort près de nous. Ainsi, tout de suite après la bénédiction de l'église, qui avait attiré un grand concours de monde, nous nous y rendîmes. J'avais tous

mes enfants autour de moi ; Cécile et Alphonse étaient arrivés depuis peu; ma petite-fille Alix y était aussi; il faisait un temps superbe ; tous les officiers de la légion y étaient et la musique qui joua plusieurs airs. Eugénie était mise à merveille : elle avait une robe de tulle brodée, par-dessous une robe de satin blanc, une garniture de lis et de roses blanches, un bouquet de même, un beau voile de dentelle ; elle était vraiment très-belle. Le mari, qui a une très-noble figure, était rayonnant de bonheur. Toute notre rue était pleine, l'église et tous les environs, si bien qu'en revenant j'avais une peur horrible que i'on ne blessât quelqu'un, et il fallut beaucoup de précautions pour qu'il n'arrivât point d'accident.

« J'avais invité presque toute la ville à venir passer la soirée. Je m'étais donné beaucoup de peine pour préparer ma maison à recevoir tant de monde. J'avais disposé la salle à manger, qui est très-grande, pour danser; j'avais fait mettre un tapis en toile verte; je l'avais fait très-bien éclairer. Le colonel nous avait envoyé la musique du régiment, qui était placée dans une chambre à côté, d'où elle faisait un fort bon eiïet. L'on jouait dans le salon ; j'avais ôté le lit de ma chambre qui est fort grande; j'y avais fait mettre une table de trente couverts à peu près, et deux autres qui en tenaient autant à elles deux. Dans un très-grand cabinet attenant à ma chambre, il y avait aussi une

table pour les messieurs. A minuit, à cause du gras, on alla souper. Je m'étais donné une peine horrible, et j'avais assez bien réussi ; tout fut très-bien. L'on se retira de bonne heure par discrétion; j'éprouvais de grandes agitations, et je n'étais sûrement pas la seule. Enfin nous établîmes les mariés dans leur appartement, et je fus aussi me coucher en les recommandant à Dieu. Le lendemain je fus à la grand'messe; il y avait un sermon par un très^bon prédicateur pour l'inauguration de l'église. »

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19 juin 1817.

« Alphonse voyage, il est en ce moment en Savoie dans la famille de Maistre dont un neveu très-distingué, M. Louis de Yignet, est son ami très-intime. Ce jeune homme a un esprit supérieur, beaucoup de talents jusqu'ici enfouis comme ceux que je suppose à mon fils, et comme lui aussi beaucoup de mélancolie. Il me rappelle la figure que je prêtais dans ma jeunesse à Werther, de Goethe; mais il a comme sa famille beaucoup de religion. Cette amitié, sous ce rapport,

me fait plaisir pour mon fils; il a bien besoin de bons exemples de foi positive, car sa religion trop libre et trop vague me paraît moins une foi qu'un sentiment. « Il repart de là pour Paris; il sollicite toujours vainement un emploi dans la diplomatie, pour laquelle mes discours et l'exemple de mon frère aîné lui ont inspiré du goût; mais nous n'avons point de protection pour forcer les portes, et notre nom quoique honnête n'a pas assez d'éclat pour attirer l'attention des ministres. Il se lasse et s'impatiente de ne pouvoir obtenir une occupation active de sa vie ; ses chagrins retombent sur moi et me désolent. »

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20 juin 1817.

« Je viens de recevoir une proposition de mariage pour ma troisième fille Gésarine. Le jeune homme lui convient et me convient sous tous les rapports ; c'est M. de ***, d'une famille de Paris, liée autrefois avec la mienne. Césarine est d'une beauté éblouissante et tout italienne; on prétend qu'elle ressemble trait pour trait à une figure de Raphaël appelée la Fçrnarina.

Elle est très-aimée aussi, parce qu'elle est spirituelle, bonne, simple, franche. Suzanne, la quatrième, sera plus belle encore, mais d'une tout autre beauté : c'est la candeur et la virginité en statue. Sophie , moins séduisante, promet cependant beaucoup d'agréments aussi, et des qualités d'âme supérieures à tous les charmçs ou qui les complètent. Quelle famille ! et que la Providence et la nature semblent s'être accordées pour mesure des dons ! Quel compte j'aurai, comme leur mère, à rendre au Seigneur! »,

XGVI1 g

Juin 1818,

« Je me fais de grands tourments de favoriser l'inclination de ce jeune homme, M. de ***, que j'aime à cause de ses excellentes qualités , pour ma belle Césarine. La famille de mon mari s'oppose par de misera-, blés raisons de société à ce mariage qui ferait leur bonheur à tous deux. Ils n'ont pas beaucoup de fortune, mais je les garderais chez moi. Je suis obligée de cacher à la famille de mon mari le penchant que

j ai pour ce mariage ; mais si je ne leur faisais pas aussi un peu de violence, jamais je ne parviendrais à conclure aucune union pour mes pauvres enfants. Cependant cela me froisse la conscience ; j'ai peut-être tort de laisser espérer à ces jeunes cœurs qu'ils seront unis. J'ai consulté là-dessus l'homme qui a ma confiance ; il m'a approuvée. Mon Dieu! faites réujp' mes bonnes intentions. .$ i

« Le jeune JM^me est plus amoureux que jamais, il vient le plus scwvent qu'il peut sans exciter les ombrages de la famille ; cependant quand je trouRPr c'est trop, je le reçois un peu froidement; d'ailleurs, il est parfaitement discret et d'une vertu irréprochable. Qu'est-ce c^e cela deviendra? et quels tourments d'avoir deux esjrits dans une famille sur des motifs si graves ? Je trowve qu'on ne consulte pas a»ez le cœur dans la société en France, pour la grande action de la vie, le mariage ! Heureusement mes parents ont laissé parler le mien ; j'ai dû le bonheur de ma jeunesse et ma belle famille à cette condescendance de mon père et de ma mère. »

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18 juillet 1818.

« M. de Yignet, cet ami de mon fils, qui était ici avec nous, vient d'être appelé inopinément à Paris par l'ambassadeur de Sardaigne , le marquis Alfieri , cfHJIJjjkJionse connaît aussi beaucoup. C'est un bon augure^our la fortune diplomatique de ce jeune homme, qui commençait à se décourager comme mon fils. Ah! que je voudrais le voir aussi entrer dans une carrière active digne de lui! Ma santé languit depuis quelque temps, je crois par suite de mes tourments de cœur et d'esprit pour mes filles et pour mon fils ; cela doit me faire faire de sérieuses réflexions. J'ai bientôt cinquante-deux ans, et ayant été peu forte toute ma vie, je dois vieillir plus tôt qu'une autre ; cela devrait bien ranimer ma piété et me faire occuper uniquement de Dieu. Au lieu de cela, il semble que mon âme participe de la faiblesse de mon corps, je n'ai plus ces sentiments vifs qui me pénétraient, qui m'élevaient au ciel, qui me faisaient me trouver si heureuse partout ; je suis froide, insensible, je vais terre à terre. Oh ! ce n'est pas l'âge avancé qu'il faut attendre pour

travailler à son âme. Cependant, ô mon Dieu! ma volonté est encore bien à vous, soutenez-la, et faites que je vous donne tout ce qui me reste, hélas ! à vous donner! »

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25 juillet 1818.

« Nous sommes à Montculot chez mon befu~-frère l'abbé de Lamartine, infirme et affaibli d'esprit mais non de cœur. Il comble mes filles de présents; après lui il donne cette terre a Alphonse ; il est vrai qu'il y aura plus de deux cent mille francs de charges, mais cela pourra aider à un mariage. >;

à août. (Dans le parc de Montculot, à la fontaine du Fayard.

C'est cette fontaine vraiment arcadienne que j'ai célébrée plus tard dans les Harmonies, sous ce titre : La source dans les bois.

Source limpide et murmurante Qui, de la fente du rocher, Jaillis en nappe transparente Sur l'herbe que tu vas coucher;

Le marbre arrondi de Carrare, Où tu bouillonnais autrefois, Laisse fuir ton flot qui s'égare Sur l'humide tapis des bois.

Ton dauphin verdi par le lierre Ne lance plus de ses naseaux, En jets ondoyants de lumière, L'orgueilleuse écume des eaux.

Tu n'as plus pour temple et pour ombre Que ces hêtres majestueux Qui penchent leur tronc vaste et sombre Sur tes flots dépouillés comme eux.

La feuille que jaunit l'automne S'en détache et ride ton sein, Et la mousse verte couronne Les bords usés de ton bassin.

Mais tu n'es pas lasse d'éclore; Semblable à ces cœurs généreux Qui, méconnus, s'ouvrent encore Pour se répandre aux malheureux

Penché sur ta coupe brisée, Je vois tes flots ensevelis Filtrer comme une humble rosée Sous les cailloux que tu polis.

Les images de ma jeunesse S'élèvent avec cette voix; Elles m'inondent de tristesse, Et je me souviens d'autrefois.

Dans combien de soucis et d'âges,

0 toi que j'entends murmurer,

N'ai-je pas cherché tes rivages

Ou pour jouir ou pour pleurer?

A combien de scènes passées

Ton bruit rêveur s'e.ct-il mêlé?

Quelle de mes tristes pensées

Avec tes flots n'a pas coulé ?

Oui, c'est moi que tu vis naguères, Mes blonds cheveux livrés au vent, Irriter tes vagues légères, Faites pour la main d'un enfant.

C'est moi qui, couché sous les voûtes Que ces arbres courbent sur toi, Voyais, plus nombreux que tes gouttes, Mes songes flotter devant moi.

L'horizon trompeur de cet âge Brillait, comme on voit, le matin, L'aurore dorer le nuage Qui doit l'obscurcir en chemin.

Plus tard, battu par la tempête, Déplorant l'absence ou la mort, Que de fois j'appuyai ma tète Sur le rocher d'où ton flot sort!

Dans mes mains cachant mon visage, Je te regardais sans te voir, Et, comme des gouttes d'orage, Mes larmes troublaient ton miroir.

Mon cœur, pour exhaler sa peine, Ne s'en fiait qu'à tes échos ; Car tes sanglots, chère fontaine, Semblaient répondre à mes sanglots.

Et maintenant je viens encore, Mené par l'instinct d'autrefois, Écouter ta chute sonore Bruire à l'ombre des grands bois.

Mais les fugitives pensées Ne suivent plus tes flots errants.

Commes ces feuilles dispersées Que ton onde emporte aux torrents,

D'un monde qui les importune Elles reviennent à ta voix, Aux rayons muets de la lune, Se recueillir au fond des bois.

Oubliant le fleuve où t'entraîne Ta course que rien ne suspend, Je remonte, de veine en veine, Jusqu'à la main qui te répand.

Je te vois, fille des nuages, Flottant en vagues de vapeurs, Ruisseler avec les orages, Ou distiller au sein des fleurs.

Le roc altéré te dévore Dans l'abîme où grondent tes eaux, Où le gazon, par chaque pore, Boit goutte à goutte tes cristaux.

Tu filtres, perle virginale, Dans des creusets mystérieux, Jusqu'à ce que ton onde égale L'azur étincelant des cieux.

Tu parais ! le désert s'anime ; Une haleine sort de tes eaux ; Le vieux chêne élargit sa cime, Pour t'ombrager de ses rameaux.

Le jour flotte de feuille en feuille, L'oiseau chante sur ton chemin ; Et l'homme à genoux te recueille Dans l'or ou le creux de sa main.

Et la feuille aux feuilles s'entasse, Et, fidèle au doigt qui t'a dit, « Coule ici pour l'oiseau qui passe ! o Ton flot murmurant l'avertit.

Et moi, tu m'attends pour me dire :

« Vois ici la main de ton Dieu !

Ce prodige que l'ange admire De sa sagesse n'est qu'un jeu. »

Ton recueillement, ton murmure, Semblent lui préparer mon cœur :

L'amour sacré de la nature Est le premier hymne à l'auteur.

A chaque plainte de ton onde, Je sens retentir avec toi Je ne sais quelle voix profonde Qui l'annonce et le chante en moi.

Mon cœur grossi par mes pensées, Comme tes flots dans ton bassin, Sent, sur mes lèvres oppressées, L'amour déborder de mon sein.

La prière brûlant d'éclore S'échappe en rapides accents, Et je lui dis : « Toi que j'adore, Reçois ces larmes pour encens! »

Ainsi me revoit ton rivage, Aujourd'hui différent d'hier; Le cygne change de plumage, La feuille tombe avec l'hiver.

Bientôt tu me verras peut-être, Penchant sur toi mes cheveux blancs, Cueillir un rameau de ton hêtre , Pour appuyer mes pas tremblants.

Assis sur un banc de ta mousse, Sentant mes jours près de tarir.

Instruit par ta pente si douce, Tes flots m'apprendront à mourir!

En les voyant fuir goutte à goutte Et disparaître flot à flot, « Yoilà, me dirai-je, la route Où mes jours les suivront bientôt. »

Combien m'en reste-t-il encore ?

Qu'importe! Je vais où tu cours; Le soir pour nous touche à l'aurore.

Coulez, ô flots, coulez toujours!

Je vois que notre mère y avait médité avant moi et plus saintement que moi.

4 août 1818.

« Il est une heure, je viens me promener à la fontaine du Fayard, qui est un endroit charmant, frais et ombragé, tout près du château; j'aime à y réfléchir et à y prier, car l'un est presque toujours la suite de l'autre. J'y ai remercié Dieu de toutes les grâces qu'il m'a faites pendant mon séjour ici ; je les ai récapitulées; elles sont bien grandes. Je suis moins dissipée que je n'étais en arrivant, et j'ai retrouvé de mes sentiments d'autrefois. Je sens que plus de solitude et de retraite me rendraient de ma piété et par conséquent de mon bonheur. Mais je vais partir, je vais retrouver toutes mes affaires, toutes mes connaissances, tous mes devoirs réels et imaginaires, toutes mes incertitudes et tous mes troubles. Mon Dieu, ayez pitié de moi ! je frémis de toutes les peines que je vais avoir pour Alphonse, pour Césarine, pour madame Paradis, mon amie, qui dans sa position a besoin de moi, et puis pour mille choses. 0 mon Dieu! donnez-moi de la prudence et du courage !

« En me promenant là ce matin, j'aimais à me rap-

l)der combien de fois j'étais déjà venue. J'en ai trouvé six; je pensais que mon journal m'était plus utile qu'a tout autre, parce que j'ai fort peu de mémoire, et cependant j'aime beaucoup à penser à ce qui m'est arrivé, aux différentes positions où je me suis trouvée; je trouve aussi que c'est utile à mon âme.

« Nous lisons des sermons de Massillon, puisY Odyssée; mes enfants lisent l'histoire romaine et ancienne. Elles se sont très-bien conduites ici; ce sont de charmantes jeunes personnes en tout. Mais, hélas! les conduisais-je bien? n'ai -je pas de reproches graves à me faire? Ceci a trait à l'embarras où je me trouve pour Césarine. Omon Dieu! mon Dieu! vous êtes ma seule espérance, ne m'abandonnez pas, réparez mes fautes, ayez pitié de moi et de mes pauvres enfants. »

15 août 1818.

« Les tourments que j'éprouve pour mes enfants abrégeront sans doute ma vie; quelquefois j'y succombe ; j'éprouve plus fort qu'eux les peines de chacun d'eux. L'oisiveté d'Alphonse me ronge : était-il fait

pour cela ? Je l'ai retrouvé seul à Milly où il était resté; calme, mais triste, plus que jamais vivant dans les livres, et quelquefois écrivant des vers qu'il ne montre jamais. De temps en temps, ses amis, M. de Vignet et M. de Yirieu, m'en parlent avec une sorte d'enthousiasme ; mais à quoi lui servent ses talents ensevelis, à supposer même qu'ils soient réels? D'ailleurs, qu'estce que cette poésie rentrée et sans échos, pour un jeune homme dévoré du besoin d'une vie active ? Je me réjouissais tant du retour des Bourbons, parce que j'espérais que sa famille ne s'opposerait plus alors à ce besoin d'agir, et que ces princes, que nous avons servis et regrettés, emploieraient mon fils dans les fonctions dont il est capable ; mais depuis trois ans, nous n'avons pas obtenu même un regard. Je le conçois, les princes et les ministres sont entourés de sollicitations ; leurs regards ne peuvenrtpas porter jusqu'au fond des provinces pour y discerner des talents jeunes et inconnus. Il faut se résigner à l'oubli. Qu'est-ce que ce monde? Cela vaut-il la peine même d'un regret? Je me dis bien tout cela pour moi; mais pour mon fils c'est autre chose : il y a un âge où les illusions sont aussi nécessaires à la jeunesse que les réalités le sont à nctre âge. On dirait aussi qu'il est abattu par quelque chagrin secret qu'il ne me dit pas, mais que je crains d'entrevoir. 11 n'est pas naturel qu'un jeune homme de cette imagination et de cet âge se confine

aussi absolument dans la solitude ; il faut qu'il ait perdu, ou par la mort ou autrement, je ne sais quel objet qui cause sa mélancolie si profonde. »

GII

12 septembre 1SJ3.

« Hier, il a reçu un paquet de lettres de son ami le plus intime, M. de Virieu, qui l'appelle en toute hâte à Paris. Il a vendu son cheval pour se procurer vingtcinq louis ; je lui ai donné de plus tout ce que j'avais économisé pendant l'été. Le voilà parti. M. de Virieu, qui est dans la diplomatie et qui s'intéresse à Alphonse autant qu'à lui-même, lui disait dans ses lettres que le comte de Lagarde, ambassadeur en Espagne, était décidé à l'emmener avec lui à Madrid. Dieu veuille que ce projet réussisse enfin !...

«Tout a échoué. Alphonse revient plus découragé et plus aigri que jamais contre les événements qui le relèguent ici dans l'inaction. M. de Lagarde, qui le connaissait et qui le désirait cependant beaucoup, a dû partir pour Madrid sans lui. Que ne puis-je obtenir

pour lui cette résignation que je puise dans ma soumission à Dieu et dans ma prière !

« Le projet de mariage pour ma Césarine est décidément impossible aussi; j'ai été obligée de le dire non sans larmes au pauvre jeune homme. La famille est obstinée dans son refus, je suis désespérée; le jeune homme veut encore espérer contre toute espérance. Césarine est bien triste, mais bien touchante de soumission; elle craint, si elle forçait elle-même les répugnances quoique si mal motivées de la famille, que le mécontentement de ceux et celles de qui nous dépendons ne retombe sur moi. Quel dommage de briser ainsi deux âmes pures qui avaient un penchant naturel et bien innocent l'une pour l'autre ! Heureusement ce penchant n'était pas une passion dans ma fille, mais une simple disposition à aimer et une reconnaissance d'être tant aimée. Il ne faudra plus se voir.

« On parle pour elle d'un autre mariage avec un homme de beaucoup de mérite qui la demande ; j'en ai causé avec elle; elle se prête mieux que moi à cette idée, elle est si réfléchie et si ferme ! Je ne puis pas démêler si c'est par dévouement pour moi, ou par rai son pour elle-même qu'elle consent à cette demande ; je veux l'étudier. Alphonse lui a dit de ne point se faire de violence contre le sentiment qu'elle pourrait avoir pour un autre, et qu'il la soutiendrait envers et contre toute la famille, jusqu'au moment où elle sérail

libre de suivre son inclination si elle en avait; elle lui a répondu qu'elle n'en avait pas d'autre que sa reconnaissance pour le sentiment qu'elle avait inspiré, mais qu'elle suivrait sans chagrin réel les volontés de la famille, et qu'elle se marierait sans répugnance à l'homme estimable qu'on lui destinait; il paraît qu'elle a autant de raison que de charmes. Quel heureux mari que celui à qui la Providence destine un tel trésor!»

A quelques mois de distance, 21 février 1819, on voit que l'obéissance de sa belle Césarine est devenue un bonheur, au moins un bonheur de raison.

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