‹ Le manuscrit de ma mèreChapitre 16 sur 32 · CI V · texte numérisé non relu

CI V

Mardi, 9 mars 1819, à Saint-Amour en Franche- Comté.

« J'ai quitté Ghambéry jeudi 4 ; j'ai suivi mon projet de traverser le mont du Chat pour venir ici, où jesuis arrivée vendredi 6, avant la nuit ; il est vrai que j'avais envoyé des chevaux en relais à Yenne, et que nous avons fait une très-forte journée le jeudi. Les chemins ne sont pas très-mauvais, mais effrayants; la montagne est très-haute et fort rapide. M. de Costa, qui a un château en bas, nous a donné deux chevaux pour nous aider à la monter; malgré cela, j'ai été obligée de mettre pied à terre dans des tournants nombreux et difficiles, où il fallait porter la voiture et où j'avais

très-peur, voyant à une profondeur énorme d'affreux précipices et le lac du Bourget dans lequel on aurait été abîmé. La montagne est plus douce à redescendre, mais à Yenne le danger recommence, le chemin est en corniche fort étroite sans parapet ; d'un côté des rochers affreux, de l'autre le Rhône très-resserré, trèsrapide, à trois ou quatre cents pieds au moins de profondeur. De l'autre côté du Rhône sont encore d'énormes rochers et la prison d'Étatde Pierre- Ghâtel. Il y a des points de vue très-pittoresques ; il y a un défilé entre deux rochers d'une hauteur prodigieuse qui laisse, à peine apercevoir le ciel, c'est encore assez long, il me semblait toujours qu'une de ces masses énormes allait se détacher pour m'ensevelir sous ses débris. On sent bien là toute la petitesse de l'homme, son extrême dépendance de Dieu, le besoin qu'il a d'être toujours prêt à paraître devant lui ; on est étonné de sa témérité, des dangers auxquels il s'accoutume; on en est plus frappé là qu'ailleurs, parce que ces scènes-là sont moins ordinaires. Mais d'ailleurs tout n'est-il pas danger pour lui? n'est-il pas toujours sous la main divine qui peut l'écraser comme un misérable insecte? Et il ose se révolter dans ses pensées? se croire indépendant? Il a de l'orgueil! Quelle démence ! C'est ainsi que la nature même nous pénètre, par son aspect, de la vérité de notre néant !

Je suis venue me reposer de ces agitations chez

ma fille Cécile (de Cessia), à Saint-Amour; elle y est heureuse, adorée pour son caractère, entourée de charmants enfants qui se multiplient chaque année. J'ai eu le temps de m'y livrera mes réflexions; j'avais eu un chagrin bien vif en me séparant de ma Césarine, elle était aussi bien triste de me voir partir. J'étais troublée, malheureuse; puis la réflexion me rassure. Mais jamais dans ce monde on ne sait si l'on a fait bien ou mal: Dieu le veut ainsi pour nous tenir dans l'humilité et la méfiance de nous-mêmes. Je lui recommande cette chère enfant, je l'ai laissée entourée d'une excellente famille pleine de vertus en tout genre et surtout de piété; on a l'air d'être disposé à l'aimer beaucoup. Son mari jouit de la plus grande considération et la mérite; elle l'aime quoiqu'il soit plus âgé qu'elle, et il a pour elle le plus vif attachement. Elle sera dans la meilleure société du pays, qui est très-distinguée. Ses revenus, à cause de la place de son mari, sont fort suffisants, quoique le fond de la fortune soit peu considérable, mais elle augmentera par la suite. On a peu de luxe à Ghambéry, les fortunes y sont toutes assez bornées; j'ai donc lieu de croire que tout est bien.

Maintenant mes préoccupations se portent sur ma Suzanne, beauté d'un autre genre, mais beauté qu'on dit incomparable, et qui a fait l'enthousiasme de toute la société de Chambéry et de toute la jeunesse duPié-

mont, où je l'avais menée accompagner sa sœur à son mariage. Ce n'est qu'un cri quand on la voit; mais elle est si candide qu'elle ne se doute seulement pas de sa perfection. On me parle aussi d'un parti convenable pour elle. Ah ! si je pouvais la marier moins loin de moi, et marier aussi Alphonse! à défaut d'une carrière, qui se ferme toujours devant lui, je lui donnerais au moins du bonheur. »

Alâcon, 18 mars 1819.

« Me voici de retour, mais pas en repos; je trouve, en rentrant en France, les partis terriblement animés les uns contre les autres. On nous reproche amèrement et quelquefois aigrement à mon mari et à moi notre modération; on voudrait nous voir partager les colères du parti royaliste qui est le nôtre; mais cela n'est ni religieux ni royaliste ; on ne ramène pas les hommes en les injuriant. Mon mari et moi nous sommes obligés de nous sevrer de notre société la plus intime et de nous renfermer en nous-mêmes: nous nous contentons d'être fidèlement attachés aux Bourbons, sans perdre pour

eux notre sang-froid, notre justice et notre âme ! N'y a-t-il pas assez de passions personnelles à combattre en nous, sans y allumer ces malheureuses passions politiques qui incendient en ce moment les esprits? Mon mari dit qu'il a donné son sang aux Bourbons au 10 août, qu'il est prêt à le leur donner encore; mais qu'il ne donnera pas son bon sens aux fureurs de leurs partisans. Il se tait et il souffre. C'est ainsi, dit-il, que se fomentent les guerres civiles. Les ennemis des Bourbons ne paraissent pas moins injustes. Entre ces deux partis, ici, nous sommes comme écrasés, proscrits, suspects aux uns et aux autres! Mon Dieu, répandez sur tous l'esprit de justice et de paix! J'ai trouvé Alphonse encore parti pour Pans; que va-t-il y faire? »

11 juin 1819.

«J'ai vu aujourd'hui madame de***; c'est une Italienne, la plus belle et la plus attrayante que j'aie jamais vue ; elle a un rayonnement doux et vif à la fois qui attire le cœur autant qu'il éblouit les yeux ; le son de sa voix avec son accent étranger a une émotion et

comme une tendresse qui touche. Elle m'a apporté des nouvelles d'Alphonse qu'elle a beaucoup vu à Paris, elle m'a récité des vers de lui que je ne connaissais pas; ce sont des stances religieuses et mélancoliques où l'on sent aussi un fond de passion. »

Milly, li septembre 1819.

« Alphonse arrive, sa santé est belle, mais j'ai bien d'autres soucis à son sujet. Il a fait connaissance à Chambéry avec une jeune personne anglaise qu'il a un extrême désir d'épouser. Il paraît même qu'il a plu à cette jeune personne et qu'ils se sont engagés réciproquement, autant que peuvent le faire deux personnes dépendant de la volonté de leurs parents. Gomme la Providence se plaît à se jouer de nos pensées ! Je murmurais, je me désespérais de voir mon fils, sans occupation et sans but, errer d'un pays à l'autre pour user son temps et son feu en vaines inutilités ou en rêveries malsaines, et voilà que cette même Providence nous présente tout à coup comme par la main une étrangère qu'on dit accomplie et qui peut fixer son âme

dans une vie honnête et faire son bonheur; quant au mien, je n'en parle pas, il y a bien longtemps que mon bonheur est dans le sien et dans celui de mes filles.

« Yoici ce qu'on me mande de Ghambéry sur cette jeune Anglaise, très-connue de Gésarine. Sans être une beauté, don souvent plus dangereux qu'utile à celle qui le possède, elle a de l'agrément, de la grâce, une taille admirable, des cheveux superbes, une éducation remarquable, beaucoup de talents et un esprit supérieur; elle est d'une bonne famille d'Angleterre, trèsbien apparentée; sans être riche, sa mère, qui est veuve, a une fortune aisée; elle est fille unique; son père était colonel de milice en Angleterre pendant les menaces d'invasion par Bonaparte. On recevait trèsbien les émigrés français dans cette maison, à Londres; on y accueillit particulièrement bien une grande dame émigrée de Savoie, nommée la marquise de la Pierre, qu'on m'a fait remarquer chez le gouverneur de Savoie, au mariage de Césarine. C'est une personne qui a dû être extrêmement belle. Elle a passé tout le temps de l'exil des rois de Sardaigne en Angleterre jusqu'en 1818; elle a plusieurs filles nées ou élevées à Londres; ces jeunes personnes ont vécu depuis leur enfance comme des sœurs avec la jeune Anglaise, leur amie. A leur retour en Savoie, elles l'ont engagée à venir avec elles recevoir à son tour l'hospitalité ; elles étaient naturellement fières de lui montrer leur patrie, leur

château, leur considération dans leur province et dans leur domaine qu'on leur a en partie restitué. Elles habitent toutes ensemble une belle maison de campagne avec un grand jardin à l'extrémité d'un faubourg, à quelques minutes de Chambéry ; c'est le rendez-vous de la société distinguée et lettrée de cette jolie ville. On y dessine, on y peint, on y fait de la musique, on y monte à cheval ; c'est un petit canton d'Angleterre en Savoie. Césarine v va quelquefois, et son beau-frère Louis de Yignet, l'ami d'Alphonse, très-souvent ; il fait des vers et il les lit à ces demoiselles ; il leur a lu aussi quelques-uns des vers d'Alphonse qui ont paru bien à cette société ; on i'a interrogé sur son ami dont il a fait un éloge exagéré, le comparant à un jeune poëte anglais, dont je ne sais pas bien le nom, mais qui écrit des poëmes fantastiques et mystérieux d'une grande vogue en ce moment. Il leur a promis de leur faire voir son ami, quand il passerait à Chambéry en revenant de Suisse où Alphonse était alors, vivant seul dans une cabane de pêcheur, sur le bord d'un lac. Cela s'est passé ainsi. Alphonse, précédé de sa renommée, fort exagérée par son ami, est revenu àBissy, maison de campagne du colonel de Maistre, près de Chambéry; de là il est venu à Servolex et à Chambéry, chez sa sœur Césarine ; cela a été comme une rencontre de roman. On était curieux de connaître le frère de la belle Césarine. Son extérieur n'a pas moins convenu

que ses poésies n'avaient séduit les imaginations. « La jeune Anglaise n'a pas caché sa passion pour les vers mélancoliques du jeune Français; sa mère, qui fait tout ce que veut sa fille, a souri à cette inclination. Alphonse est devenu en peu de semaines le favori de la maison; il a fait parler par Césarine à madame de la Pierre, celle-ci a parlé à la mère de la jeune personne. Mais la difficulté qui me fait trembler viendra de nous, et surtout de mes belles-sœurs ici ; c'est que la jeune personne est protestante. Mais Césarine me rassure; elle brûle d'envie de marier son frère; elle me dit que l'amie de mesdemoiselles de la Pierre, très-pieuses, a puisé dans leur intimité en Angleterre le goût de leur religion, et qu'elle se serait déjà faite catholique sans la crainte d'affliger sa mère. Si elle promet à Césarine d'être de notre religion de cœur, et d'élever ses enfants dans notre foi, je pense que cela lèvera ici les difficultés. Mais que de peines je vais avoir à tourner tous ces obstacles , et à réunir ici dans la famille toutes les volontés en une ! Qu'y a-t-il de plus antipathique à des oncles et à des tantes si sévères de mœurs et si froidement raisonnables qu'un mariage un peu romanesque avec une étrangère? J'ose à peine en parler à mon mari et à ses frères, et cependant jamais ce mariage ne se fera sans eux. Toute la fortune de la famille est entre leurs mains; Alphonse n'a rien que la petite pension que

lui fait son père et cinquante mille francs à prendre sur Saint-Point après nous. Toutes les grandes terres de mon beau-père sont à mes beaux-frères et à mes belles-sœurs ; si elles ne les assurent pas dans le contrat, comment présenter un jeune homme sans carrière et sans fortune à une famille plus riche que nous? L'amour compense tout pour les jeune gens, mais ce ne sont pas les jeunes gens qui font les contrats... Je ne dors plus. »

9 novembre 1819.

« Tout est rompu. Alphonse est de retour; la mère de la jeune Anglaise vient d'emmener sa fille à Turin pour l'éloigner de celui qu'elle paraît aimer. Cependant les jeunes gens s'écrivent quelquefois. J'ai bien de la tristesse. Mon mari, tourmenté de notre gêne, par suite des récoltes perdues et des dettes de son fils qu'il faut payer préalablement à tout mariage, pour ne pas tromper la famille à laquelle on s'unirait, parle de se retirer tout à fait à la campagne et de vendre sa maison de Mâcon. S'il en est ainsi , comment marierai-je mes deux filles qui me restent ? et qui viendra

les rechercher au fond d'un pauvre village? Cette conversation avec mon mari et cette peur de vendre ma maison m'a fait verser ce soir bien des larmes. Mes deux petites, me voyant pleurer sans se douter que c'était sur elles, sont allées s'enfermer sans bruit dans le cabinet des Muses, à côté de ma chambre (cabinet dont les lambris creusés en niches portaient les neuf Muses sculptées en bois). Ne les voyant pas, je suis entrée dans le cabinet; je les ai surprises toutes deux à genoux faisant des prières et pleurant devant Dieu pour qu'il me console! Que je suis heureuse d'avoir de si tendres, si sensibles et si pieuses filles ! Eh bien ! cela ne me rend que plus malheureuse de ne pouvoir pas leur préparer à toutes un sort selon mon cœur et selon leurs charmes ! »

25 décembre 1819.

« Alphonse est parti ce matin bien triste et bien soucieux. M. le baron de Mounier, qui l'aime beaucoup, lui a écrit de venir sur-le-champ à Paris, parce qu'il avait espoir de le faire enfin entrer dans la di-

plomatie. Le ministère est changé, c'est M. Pasquier qui est ministre des affaires étrangères. M. Mounicr et M. de Rayneval, qui ont une grande idée de mon fils, ont assez de crédit sur M. Pasquier pour le faire nommer secrétaire d'ambassade. Alors il serait libre d'épouser la personne qu'il aime , et sa carrière lui tiendrait lieu de fortune présente. Il nous a quittés plein d'espoir. »

GX

t> janvier 1820.

« Rien de nouveau de Paris, si ce n'est qu'on m'écrit qu'Alphonse y est reçu avec distinction dans la meilleure compagnie où sa personne et ses talents excitent, selon l'expression de madame de Vaux, ma sœur, une espèce d'engouement. Elle me cite les noms d'une foule de personnes dont j'ai connu les mères dans ma jeunesse et qui le comblent d'accueil : la princesse de Talmont, la princesse de la Trémouille, madame de Raigecourt, l'amie de Madame Elisabeth, madame de Saint-Aulaire, la duchesse de Broglie, fille de madame de Staël, madame de Montcalm, sœur du

duc de Richelieu, madame de Dolomieu que j'ai tant connue chez la duchesse d'Orléans ; puis beaucoup d'hommes éminents qui s'empressent de lui offrir leur amitié, à lui hier encore si obscur : le jeune duc de Rohan, le vertueux Mathieu de Montmorency, M. Mole, M. Laine qu'on dit si grand orateur, M. Tillemain, l'élève de M. de Fontanes, qu'il voit chez M. Decazes, le favori du roi, et mille autres. Il n'est cependant connu de tout ce monde-là que par une certaine rumeur sourde qui précède le mérite et qui annonce la gloire d'un jeune homme.

uYous savez, mon Dieu! que je suis bien fière de ces accueils inattendus faits à mon enfant; mais vous savez aussi que je ne vous demande pas pour lui ce que le monde appelle la gloire et les honneurs, mais d'en faire un honnête homme et un de vos serviteurs comme son père; le reste est vanité et souvent pis que vanité! »

Ici le manuscrit est interrompu par un voyage de cette pauvre mère à Paris. On lui écrit de Paris que son fils est malade d'une fluxion de poi-

trine ; elle part dans la nuit du 12 février avec sa fille Suzanne, âgée de seize ans, plus semblable à un ange protecteur qu'à une fille des hommes. On voit, dans ses notes rapides de voyage, qu'à Chalon-sur-Saône elle est consternée par la rencontre sur le quai d'une indécente mascarade, dans laquelle toutes les objets de sa piété et de sa vénération, la religion, la royauté, la pudeur, sont grossièrement bafouées. Son âme se contracte sous cet augure funeste, elle a le pressentiment de quelque catastrophe; en passant à Auxerre, une voix, sortie d'une voiture publique, lui crie l'assassinat du duc de Berry ; elle arrive à Paris au milieu de l'émotion et du deuil. Elle trouve heureusement son fils en convalescence; les amis dont il est entouré dans sa mansarde lui ont donné les soins, la vigilance assidue, les tendresses , les veilles autour de son chevet, de la famille absente. Son cœur se dilate, les premières poésies de ce fils viennent de paraître en un petit volume. Ces poésies ont en peu de jours fait faire une sorte d'explosion à son nom. M. de Talleyrand lui-même, ce juge si dédaigneux et si infaillible, vient de donner le signal à l'admiration. On apporte à l'heureuse mère un billet écrit le lendemain même de la publication

du volume de son fils. Le diplomate y dit à la princesse*** qui lui a prêté le volume : «J'ai passé une partie de la nuit à lire. Mon insomnie est un jugement. Je ne suis pas prophète, je ne puis pas vous dire ce que sentira le public, mais mon public à moi, c'est mon impression sous mes rideaux : il y a là un homme. Nous en reparlerons. »

Ce n'est pas tout; les amis de ce fils, confirmés dans leur bienveillance par cet applaudissement du public, hommes et femmes, ont profité du moment d'engouement pour donner un assaut de sollicitations au ministre des affaires étrangères; M. Pasquier, homme très-lettré lui-même, a nommé le jeune poëte secrétaire d'ambassade à Naples.M.Siméon, ministre de l'intérieur et des lettres, a envoyé, de la part du roi Louis XVIII, une collection des classiques latins deLemaire avec les témoignages les plus flatteurs delà satisfaction du roi lettré. Il y a joint spontanément une pension littéraire sur les fonds d'encouragement aux lettres; traitement destiné à subvenir à l'insuffisance de son traitement diplomatique. La vie, la fortune, l'ambition, la gloire, et surtout l'amitié générale, éclatent en même temps sur cette existence si longtemps attardée et désespérée. Le cœur de la mère

est inondé de bonheur. La célébrité de son fils, l'admiration universelle à Paris pour la beauté de sa fille Suzanne, la joie du présent, les perspectives de l'avenir, l'espoir d'une union désirée pour son fils et rendue facile désormais par la constance de la jeune Anglaise et par l'éblouissement que tant de célébrité et tant d'honneur littéraire jetteront aux yeux de la mère indécise, donnent un véritable enivrement aux pages du journal pendant ces trois mois. Elles sont trop intimes pour être citées, c'est un secret entre Dieu et son cœur. Mais il y en a une qui, en la relisant aujourd'hui, nous frappe par une étrange et prophétique coïncidence de lieux et de sentiments entre la destinée de la mère et celle de son fils.

Le soir du jour de Pâques 1820, elle note que se sentant comme suffoquée 'par son bonheur et par le bonheur de ses enfants, elle a éprouvé le besoin d'aller, à la chute du jour, répandre son cœur trop plein en actions de grâce et en larmes pieuses, dans cette église de Saint-Roch où elle a si souvent prié dans sa jeunesse. Elle prend avec elle sa fille Suzanne, et se cache sous l'ombre d'un pilier de l'église pour remercier Dieu de tant de faveurs à la fois. Le véritable hymne qu'elle écrit en rêve-

nant sur son journal déborde encore des dernières gouttes de larmes, de piété et de jubilation, qu'elle a sans doute répandues dans cette extase de reconnaissance devant Dieu. Tous les fils devraient pouvoir lire de telles lignes, pour voir combien il dépend d'eux de donner d'angoisses ou de félicités au cœur de leur mère !

Le 3 juillet 1820, elle rouvre ainsi son journal interrompu par des semaines de voyages, de soucis, d'appréhension , et enfin de satisfaction plus douce.

Mâcon, 3 juillet 1820.

« J'ai eu tant d'occupation depuis le 31 mai, qui est le dernier jour que j'ai noté dans ce journal, que je n'ai pas pu marquer encore une des époques les plus intéressantes, celle tant désirée et si peu espérée du mariage de mon fils. Il a été célébré le 6 juin dans la chapelle du gouverneur de Ghambéry; j'étais revenue de Ghambéry le vendredi 2. Ma belle-fille a passé dans

la retraite les jours qui ont précédé son mariage. La cérémonie s'est faite à huit heures du matin, les assistants étaient : le gouverneur et sa femme, l'aide de camp du gouverneur, la marquise de la Pierre et ses filles, toutes quatre, M. le comte de Maistre, M. de Yignet et Mlle Olympe, leur sœur, Msr l'évêque d'Annecy; l'abbé d'Étiola a célébré le mariage. Ma bellefille était vêtue avec toute la convenance possible ; elle avait une très-belle robe de mousseline brodée et un voile de dentelle superbe, qui la couvrait presque entièrement ; il est impossible d'avoir une contenance plus remplie de dignité, de modestie et de grâce et l'air plus pénétré de piété. Je ne peux dire tout ce que j'éprouvais en voyant mon fils arrivé enfin à ce moment si important de sa vie; j'ai prié Dieu avec bien de l'ardeur, mais je me reproche toujours de ne l'avoir pas encore assez prié : que peut réserver de prières de reconnaissance et de joie dans son cœur une mère qui touche enfin pour son fils à un tel moment ! Son œuvre sur la terre est finie, le jour où elle a vu le bonheur assuré de tous ses enfants. Il m'en reste encore deux à contempler au pied de ces mêmes autels , dans une si touchante cérémonie. On me parle d'un mariage pour ma belle Suzanne; heureux, heureux celui à qui Dieu destine un pareil ange visible !

« Alphonse, sa femme et sa belle-mère sont partis, après la double cérémonie de Ghambéry et de Genève,

pour l'Italie. Il va lentement occuper son poste à Na-

ples auprès du duc de Narbonne.

« J'ai ramené avec moi ma pauvre Césarine bien souffrante à Màcon, afin de consulter pour elle en passant à Lyon. Dieu semble me ménager des peines maintenant en proportion de mon excès de bonheur. J'ai retrouvé aussi ma pauvre amie, Mme Paradis , seconde sœur pour moi, à toute extrémité. Hélas! je m'y attendais trop! J'ai l'ai veillée jour et nuit, depuis quinze jours ; elle n'avait de repos que quand j'étais là; elle a expiré en m'embrassant ! Quelle amie dévouée je perds en elle! j'ai eu le bonheur de lui inspirer une foi et une résignation qu'elle n'avait pas autant que moi, au commencement de notre amitié ; mais elle est morte en espérance et on pourrait presque dire en joie de Dieu. Que de vide autour de moi par cette perte ! Elle logeait à Màcon en face de nos fenêtres, et, sur le moindre signe de trouble ou de douleur sur mon visage, elle était là pour en prendre plus de la moitié. Elle m'a fait un legs considérable en souvenir de son incroyable attachement ; elle voulait me donner toute sa fortune, n'ayant ni frère ni sœur; je n'y ai pas consenti, mais je lui promis que j'accepterais son petit domaine d'agrément de Saint- Clément à la porte de Màcon. Sans cette incomparable amie qui cherchait mes tristesses et mes besoins pour mes enfants au fond de mon cœur, qui s'oubliait elle-,

même pour venir à mon secours, et qui faisait trèssouvent au delà de ses facultés, que serais-je devenue souvent? Ah! que notre affection dure et s'éternise dans le ciel ! Je ne passerai jamais un soir ni un matin sans prier pour elle, et, quand je verrai devant ma fenêtre, de l'autre côté de la rue, cette fenêtre à jamais fermée, ou occupée par d'autres visages, comme mon cœur se fendrait de tristesse si je ne la revoyais pas plus haut dans le ciel !

« Que n'ai-je pas dû à mes amis ici-bas? Je crois vraiment que l'amitié est la forme visible de la Providence! le cœur de Dieu lui-même semble nous entendre, nous parler, nous comprendre, nous abriter dans le cœur de nos amis. J'en ai eu par privilège dans toutes les saisons de ma vie. Quand ils me sont enlevés, je ne crois pas les avoir perdus, tant ils me sont présents. J'en ai une bien charmante maintenant et bien chère dans cette belle et jeune Mme Delahante, ou plutôt, malgré la différence de nos âges, elle m'a adoptée comme une seconde mère, et je vois en elle une de mes filles de plus. »

Dimanche, 16 juillet 1S20.

« Des femmes du village, qui avaient entendu dire qu'on parlait dans les papiers publics de l'assassinat d'Alphonse, sur la route de Rome à Florence, par des brigands, ont eu la cruauté de venir me répéter en pleurant cette fausse nouvelle. On m'avait caché les journaux qui contenaient, à ce qu'il paraît, cette tragique aventure dont je ne conçois pas l'origine. Heureusement, j'ai reçu ce matin une lettre de lui, d'une date postérieure à celle qu'on donnait à mon malheur; j'étais rassurée avant d'être inquiète , néanmoins trèsémue à cette seule idée. Que serais-je devenue, si je n'avais pas eu cette lettre? et combien de semblables bruits, imprimés par des journalistes, ne pourraient-ils pas tuer de mères ? J'attends avec anxiété une autre lettre, car je crains toujours qu'il n'y ait eu un fondement quelconque à cette rumeur, et qu'Alphonse ne veuille me cacher quelque péril qu'il aurait couru! Je sais, par son ami M. de Virieu, qu'il redoutait de revoir en Italie une personne qui ne lui pardonne pas

son mariage. Serait-ce cela ? ou autre chose? ou rien! Que Dieu le bénisse et le protège comme je le bénis, mais lui seul peut protéger! »

GXIV

Rentrée dans sa retraite à Milly, après tant d'agitations personnelles, elle s'attriste ici, dans deux ou trois notes, du vide qui se fait autour d'elle par le mariage de ses filles et de son fils. Puis elle s'afflige de s'affliger, puisque ces absences sont les conditions de leur bonheur. Son fils lui donne des inquiétudes, parce qu'il s'est trouvé jeté au milieu de la révolution de Naples. Les agitations politiques de la France, sous le régime de l'antagonisme des partis qui s'arrachent le pouvoir, la tourne aux réflexions politiques. Ces agitations, passionnées lui font regretter l'unité de pouvoir et. la discipline silencieuse d'une monarchie patriarcale. Nous donnons ici ces réflexions sans les juger. Un fils, en religion et en politique, a les sentiments de sa mère sans avoir ses dogmes. Le fils, en grandissant, ne s'alimente pas comme l'enfant

du lait de sa nourrice, mais du pain des hommes faits. Néanmoins, il est impossible de ne pas reconnaître que l'unité forte de pouvoir, dans le délégué du peuple chez les républicains, dans le roi chez les monarchistes, semble plus logique et plus salutaire aux sociétés que cet antagonisme acharné de ce régime mixte qu'on appelait alors le régime constitutionnel. Ce gouvernement, on ne peut se le dissimuler, tient les partis en état de guerre. Point d'état de guerre sans haine dans le cœur ; la haine réciproque est un funeste élément de société : c'est là le fond de la pensée de cette sainte femme. La haine est l'opposé de la charité ; la charité est Dieu; donc les gouvernements qui constituent les citoyens en état de guerre ne sont pas selon Dieu. A un instinct si pieux, il n'y a qu'une chose à répondre : c'est que l'humanité est si malheureusement organisée, qu'il n'y a qu'à choisir pour les peuples entre la paix et la liberté ; mais la liberté est aussi divine que la paix. Lisons :

« Quelle déplorable espèce de gouvernement que celui sous lequel nous sommes, et qu'il faut cependant respecter puisque c'est la volonté du roi qu'il soit ainsi! Il me paraît tout à fait contraire à la paix et à

la charité qui doit régner entre les chrétiens ; on n'est occupé qu'à se juger mutuellement, à révéler tout ce ce que l'on peut savoir de mal les uns des autres; sous le prétexte du bien public, tout paraît permis; on se fait une fausse conscience , on se gâte vraiment le cœur, et comme les hommes sont par leur mauvaise nature portés à la méchanceté, ils se livrent sans contrainte à ce triste penchant. La société devient impraticable : on se compte, on se choisit, on s'élève les uns contre les autres, on a peur les uns des autres ; une fausse honte s'en mêle, on parle souvent contre sa pensée, on n'ose pas soutenir les absents injustement accusés, de peur d'être traité comme eux, et l'on avale ainsi l'injustice comme l'eau. Et moi, qui sens vivement et bien vivement tout cela, je me gâte aussi, je deviens moins aimante ; il me semble que c'est contre les méchants uniquement, mais ceux que je blâme se justifient aussi par cette croyance. Mon Dieu! redonnez-moi ma paix, faites que je ne me mêle en rien de ce dont je ne dois pas me mêler, et que je me sépare, autant qu'il est en moi, de cette inquiétude de notre siècle qui doit être si odieuse à vos yeux. Toute ma politique tient et doit tenir à toute ma religion ; elle me fait croire que le gouvernement purement monarchique est le meilleur, parce que c'est celui dont vous avez donné le modèle au monde , lorsque vous vouliez bien vous charger vous-même de gouverner les Israé-

lites et lorsque, d'après les duretés de leurs cœurs, ils vous demandèrent un autre roi que vous. Un roi donné par vous est absolument votre image, il doit garder toute sa puissance et toute son autorité ; plus il voudra y associer son peuple, plus il exaltera toutes les passions. Une monarchie n'est-elle pas une grande famille dont le roi est le père, et quel est le père sage qui rendrait chacun de ses enfants juge de sa conduite et de tous les motifs qui le dirigent dans chacune de ses opérations? qui leur donnerait le droit de tout blâmer, de tout dire, de tout écrire, soit contre son gouvernement, soit contre chacun de leurs frères, sauf même à être punis s'ils disent mal? N'aimerait-il pas bien mieux prévenir ce tort de ses enfants, que de le réprimer ensuite et de mettre entre eux une horrible mésintelligence? Un tel père serait-il donc vraiment un homme sage, et sa conduite serait-elle en rapport avec les vues de Dieu et avec le dogme de la charité? Voilà cependant à peu près l'image d'un gouvernement constitutionnel; mais, je le répète, nous devons nous taire, respecter et prier ; car ce qu'il y a de pis et de plus coupable, c'est de parler et d'agir contre un gouvernement établi; car, enfin, l'on peut faire son salut partout où la main de Dieu nous a placés. Mes réflexions ne doivent donc pas avoir d'autre but pour moi que de ne point participer à tout le mal qui se fait en ce moment ; il faut pour cela peu de conver-

sation politique, plus de solitude, de réflexion et de prières : voilà ma politique à moi.

« Alphonse passe l'été dans une île appelée l'île d'Ischia, dans le golfe de Gaëte ; il en fait des descriptions délicieuses. Mais j'ai des inquiétudes sur la santé de Césarine et sur le mariage de ma Suzanne qui va toucher à ses vingt et un ans. Nous ne pouvons lui donner maintenant que bien peu de fortune, et si je ne profite pas pour elle de cette fleur incomparable de beauté qui peut légitimement séduire le cœur d'un honnête homme, et qui est une grâce aussi de Dieu à saisir quand il la donne, il me semble que je manqueïais à mon devoir de mère.

« J'ai pris cette année l'habitude d'aller à l'église dès le matin avant le jour entendre la messe ; il me semble qu'il faut d'abord dérober ces prémices de la journée aux tracas ou aux plaisirs du monde, et rendre d'abord à Dieu ce qui est à Dieu, et puis au monde ce qui est au monde. J'éprouve bien de la peine quelquefois à sortir ainsi par tous les temps de la mollesse de mon lit et de la douce température de ma chambre, pour aller à ce qu'on appelle ici la messe des pauvres et des servantes ; mais ne sommes-nous donc pas tous pauvres des grâces de Dieu, et toutes les servantes de nos pères, de nos maris, de nos enfants? Je suis bien récompensée un peu plus tard par le recueillement que je sens dans ces demi -ténèbres, par plus de fer-

veur dans mes prières, par le calme et par la force que me donne ensuite pour tout le jour ce sentiment de la présence de Dieu et de mon premier devoir accompli. Mon goût serait de vivre dans une plus complète retraite, mais quand je songe à mes deux dernières filles à marier, et à la convenance de les mêler un peu au monde dont elles doivent faire partie, je crois que je suis dans l'ordre, et je me rassure. »

27 janvier 1821.

« Alphonse m'écrit de Rome qu'il est complètement heureux. Certes, ce n'est pas un langage auquel je fusse accoutumée de sa part ; il faut donc que ce soit bien vrai. Il m'envoie une somme pour son pauvre ami, l'abbé Dumont, le curé de Bussières, qu'il a toujours beaucoup aimé, et qui est dans la maladie et dans le dénûment. Cette marque de souvenir venant de si loin, pour un ami qu'il aurait pu oublier dans son bonheur présent et dans ses distractions, m'a bien touché le cœur. »

11 mars 1821.

* Bonne nouvelle ! J'espère marier assez près de moi, bien convenablement et presque en famille, ma belle Suzanne. M. de Montherot, un de nos parents, homm.8 de trente-six ans, d'un esprit qu'on dit trèsdistingué et d'une belle figure, a été frappé de ses grâces dans une entrevue qu'il avait indirectement recherchée. Ce mariage ferait mon bonheur à cause des qualités du mari et du voisinage ; ses terres sont dans la Bourgogne et le Lyonnais ; cela puisse-t-il réussir ! Mon mari y est très-favorable ; Suzanne ignore encore qu'elle a été l'objet de ces entrevues et de ces chuchotements ; elle est si candide, si pure, si obéissante, que je ne doute pas de son aveu quand je lui en parlerai. »

il mars.

(( Autre bonne nouvelle quelques jours plus tard. Dieu donne d'un côté, et il ôte de l'autre : rendonslui grâces de ses dons et soumettons-nous à ses refus ; il m'est né un petit-fils ; ma belle-fille est accouchée heureusement à Rome, le 8 mars, d'un garçon joli comme un ange, à ce que nous mande son père, et qu'on appelle, comme lui, Alphonse; il a été baptisé à Saint-Pierre de Rome ; son parrain a été un seigneur napolitain, nommé le marquis Gagliati, et sa marraine , la princesse Oginska , polonaise. Cette nouvelle m'a fait une joie extrême. On dit que cet enfant me ressemble, alors je me le représente comme était son père. Sa mère a entrepris de le nourrir, je désire fort qu'elle réussisse. Ils viendront dès qu'elle sera bien rétablie. »

12 mai 1821.

« J'ai tout dit à Suzanne qui se doutait de quelque chose ; c'est la vertu et la raison même ; j'espère que Dieu lui enverra celui qui peut et doit la rendre heureuse; en attendant, son imagination est si réglée, son cœur si pur, elle est si appliquée à ses devoirs qu'elle n'a pas un instant de trouble ni d'inquiétude, et qu'elle a une égalité de caractère, une paix d'âme qui m'enchantent. »

Ici une interruption de trois ans dans le manuscrit de ma mère ; soit que les volumes aient été égarés, soit que les angoisses dans lesquelles elle passa ces trois années, attristées par la mort de Gésarine, éteinte de langueur après la naissance de son troisième enfant, à Chambéry, et par la maladie mortelle aussi de sa chère et belle Suzanne, ne lui aient laissé ni le loisir ni la force morale pour enregistrer ses larmes. Pendant ces années, son fils et sa belle-fille avaient fait aussi un voyage

en France, un autre en Angleterre ; ils avaient perdu leur enfant. Une fille leur était née, idole de sa mère et de sa grand'mère ; elle paraissait destinée à rappeler en tout l'image de cette grandmère qui conservait toute sa beauté en avançant en âge.

On ne retrouve le manuscrit qu'à la date du 9 juin 1824. Toutes ces premières pages sont des sanglots ; elles sont écrites au chevet du lit de langueur de sa chère Suzanne, dans toutes les péripéties de la maladie et de l'espérance ; c'est une longue agonie enregistrée heure par heure, et la dernière heure ouvre le ciel à un ange et assombrit la terre à une mère inconsolable. Je n'en extrais que peu de notes monotones par leur accent d'abattement.

GXVIII

29 juin 1824.

« Voici un nouveau livre que je commence bien tristement, le cœur toujours déchiré du cruel état de

ma pauvre Suzanne ; j'ai eu un peu de répit pendant quelques jours, il me semblait que la maladie ne faisait pas de progrès; mais hier j'étais désolée, tant la faiblesse, la maigreur, la décomposition de la figure m'ont paru affreuses... et cette pauvre enfant si douce, si calme, et cependant si triste ! Son mari était consterné aussi, car il est comme moi et ne peut pas renoncer à toute espérance, malgré tous les signes destructeurs qui devraient nous l'ôter depuis si longtemps.- J'ai eu de mes amis et parents hier toute la journée; je suis touchée, pénétrée de leur tendre intérêt, mais souvent cela me fait mal en reportant trop mes pensées sur mes cruels chagrins ; je soupire après une délivrance, comme si jamais dans ce monde on devait être délivré ! j'oublie trop que c'est le temps de l'épreuve. Oh! je dois bien voir, par toutes celles de ma Suzanne, combien il faut être purifié des moindres fautes pour aller au ciel. Je pense que cette maladie est le purgatoire de cette chère enfant, et si, tout innocente qu'elle nous parait, il lui en faut un comme celui-là, que sera le nôtre ? Tout est mortification pour elle jusqu'au peu de nourriture qu'elle prend.

« Nous n'espérons plus que dans les miracles, mais ils semblent toujours possibles à ceux qui les demandent comme moi. Le prince de Hohenlohe, dans les prières de qui l'Europe entière a foi en ce moment.

doit célébrer le saint sacrifice à son intention le 20 ; nous nous unirons tous d'esprit à sa prière, qu'on dit si efficace, à la même heure, le même jour, à l'église ici ; ah ! nous arracherons peut-être cette grâce à Dieu !

« Alphonse et sa femme sont en Suisse ; je leur ai écrit de revenir pour ne pas être seule et sans appui contre cette mort que je ne puis envisager sans désespoir, quoique je la voie tous les jours sur le visage de ma pauvre chère sainte Suzanne. »

1er juillet 1824.

« Nous avons quitté hier la maison de campagne des Perrières, que nos bons amis les Cortembert nous avaient prêtée sur la colline qui domine Màcon et la Saône. Le transport a été bien pénible ; cependant j'ai cru la reconquérir quand je l'ai ramenée dans notre maison à Mâcon ; je l'ai établie dans ma chambre, elle y est bien pour la fraîcheur, on la porte un peu le soir dans le petit jardin. Je refuse toutes les visites et nous sommes ici aussi retirées qu'à la campagne.

Notre messe du 20, à la même heure que celle du prince de Hohenlnhe, a été bien édifiante, mais tout me dit qu'il n'y a plus d'espoir même par la prière; je n'ose penser comment cet ange sortira d'ici et pour quel lit elle changera le mien !

« Alphonse, sa femme et leur petite Julia arrivent ; je trouve ma ressemblance parfaite sur le visage de Julia. Quel bonheur de se voir revivre et refleurir quand on se voit décroître et qu'on se sent défeuiller ! que je m'aime dans cette belle enfant! C'est véritablement moi à cet âge, mais moi dans mon innocence et dans mon matin.

«Ma Suzanne, qui n'est plus qu'un ange, a encore reçu son Dieu lundi avec l'appareil ordinaire de cette sainte et terrible cérémonie ; je craignais qu'elle n'en fût bien troublée; mais, par la grâce de Dieu, elle n'en a point été effrayée, sa piété et sa paix en ont été redoublées ; toute la journée elle avait un fond de bonheur, elle nous disait le soir : « Parlons donc de ma « tranquillité ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour ma « conscience, tout ce que j'ai pu pour ma santé; Dieu « fera tout ce qu'il voudra, je m'abandonne à lui. » Cependant elle a toujours beaucoup d'espérance, et elle est si bien préparée que ce serait une cruauté bien inutile que de chercher à la lui ôter. Au milieu de mes douleurs j'ai éprouvé une grande satisfaction pai le retour d'Alphonse et de Marianne que j'ai trouvée

beaucoup mieux que je ne l'espérais; ils sont arrivés le jeudi 29 et repartis pour Saint-Point le samedi. Le mouvement de plusieurs personnes fatigue toujours ma Suzanne, malgré toutes les précautions.

« Alphonse est revenu mardi jusqu'à hier; il reviendra lundi et nous quittera le moins possible dans ces tristes moments: son bon cœur me donne toutes les consolations possibles. »

GXX

14 juillet 1824.

« Ma Suzanne est dans le sein de Dieu depuis avanthier, jeudi, à dix heures du soir ; je veux, autant qu'il me sera possible, rappeler toutes les circonstances de cette mort si édifiante, si douce, si consolante pour de vrais chétiens, et cependant toujours si terrible pour une pauvre mère. Au milieu de ma douleur, de mes cruelles angoisses, des scènes les plus attendrissantes, Dieu m'a donné par sa grande grâce une force dont je m'étonnais moi-même, et qui était bien sûrement le fruit de toutes les prières que l'on a faites pour nous, et dont j'ai reconnu bien particulièrement l'efficacité

par l'état si admirable de l'esprit et de l'âme de ma Suzanne pendant tous ces derniers temps.

« Malgré l'état si triste où son corps était réduit, dont j'ai déjà parlé l'autre jour, que je n'ai peint que bien imparfaitement et qui s'est aggravé déplus en plus, eh bien! il ne s'échappait pas une plainte de sa bouche, pas un signe de tristesse, elle pensait à tout, songeait même à ménager notre douleur. Le dimanche matin, la voyant très-mal, je fis prier M. le curé de venir le suir comme de lui-même. Elle fut bien contente de sa visite, et, pendant que nous étions ensemble auprès d'elle, elle me dit: « Maman, puis-je tout dire devant « vous? C'est que j'ai peur que cela ne vous fasse de la « peine, je n'en suis pas plus malade pour cela ; mais « je pense que le sacrement de l'extrême-onction est « une grâce qu'il ne faut pas négliger, et je voudrais « la recevoir. »

Elle avait déjà, pendant que nous étions aux Perrières, et sans que j'en susse rien, demandé à M. le curé de ne pas la laisser mourir sans lui donner tous les sacrements : il a profité alors de cequ'ellelui en parlait encore, et, après lui avoir fait bien sentir tous les avantages de ce dernier secours, il est allé chercher tout ce qui était nécessaire, et lui a administré l'extrême-onction qu'elle a reçue avec une foi et une piété angéliques ; elle a demandé qu'on ne le dit pas à son

mari qui heureusement était absent dans ce moment.

îc

Mademoiselle de Lamartine et Sophie étaient présentes, et moi, cachée dans un cabinet à côté de sa chambre, comblée de douleur et de paix : j'avais souvent pensé à ce terrible moment, je croyais ne pouvoir le supporter; mais je n'étais plus la même après la cérémonie. « Suzanne était gaie presque ; je lui ai fait plusieurs prières, plusieurs exhortations avec le même calme mutuel que si c'eût été un acte ordinaire de la vie ; elle demandait en souriant de différentes personnes : «Sont- « elles dans le secret? » Le lendemain elle demanda à avoir une petite croix où un Christ fût bien marqué ; quoiqu'il y en eût un en relief dans la chambre et qu'elle en eût une image auprès de son lit, elle en voulait un dans sa main qu'elle pût baiser souvent. Je trouvai heureusement un petit crucifix d'argent tel qu'elle le désirait, et, depuis ce moment jusqu'à celui de sa mort, il ne l'a pas quittée ; elle le baisait bien souvent, et l'on voyait à chaque instant ses yeux s'élever au ciel ; elle n'a jamais pris la moindre chose sans faire le signe de la croix avant et après ; elle me deman dait à tout moment des prières; je lui en faisais de tète que Dieu m'inspirait, ou je lui lisais quelques versets des psaumes les plus consolants. Si c'était dans des crises de plus grande fatigue ou d'étouffement, et que nous croyons toujours une agonie, elle était calme, consolée par la prière. Les trois derniers jours se sont passés comme cela; les nuits n'étaient pas tout à fait

sans repos: nous la laissions sur les huit ou neuf heures avec une garde qui couchait dans sa chambre, et une fille, que je regarde aussi comme une sainte, qui est à la maison depuis vingt ans, qui couchait dans un cabinet à côté; nous nous relevions, Sophie et moi, plusieurs fois pour savoir comment elle était, et quoiqu'elle fût si bien disposée elle ne laissait pas de conserver de l'espérance ; elle ne parlait jamais de son enfant, et n'a point demandé à le voir ; je suis sûre que c'était par sacrifice. La veille de sa mort, elle dit à son mari : <( Oh ! mon mari, qu'on est heureux, quand on est a dans la position où je suis, d'avoir fait tout ce qu'on « a pu, d'avoir la paix de l'àme ! Tu feras bien comme « cela si tu as une grande maladie.» Elle luka. répété avec force : « Tu me le promets, n'est-ce^pas?»

« J'oubliais de dire que, la veille, elle avait reçu la bénédiction pour le moment de la mort. Hélas! je lui donnais ma bénédiction tous les soirs depuis le lundi jusqu'au jeudi ; je croyais presque que chaque heure de la journée serait la dernière, et, quand j'étais au soir, il me semblait que j'avais beaucoup gagné, j'avais moins d'inquiétude pour la nuit. Le jeudi matin l'oppression était grande, il fallut la changer de lit : c'était une chose qu'on faisait le moins possible, parce que c'était toujours avec le danger qu'elle n'expirât dans l'effort que cela lui causait. C'est ma pauvre Sophie qui dirigeait tout cela, avec une patience, une adresse,

une douceur qui ne l'ont pas quittée une minute tout le temps de la maladie de sa sœur ; oh ! Dieu la bénira pour tous les soins qu'elle lui a donnés. Ce jour-là, elle avait de temps en temps comme de légères rêveries; elle me dit le matin: a Maman, j'ai rêvé des « choses pénibles de vous; vous portez-vous bien? » Je lui dis que oui et lui demandai ce qu'elle avait rêvé : — « Des accidents » ;... et ses idées ne purent aller plus loin.

u Le curé vint ; elle lui dit à voix basse: « Je crains « de désirer trop la mort, parce que je me sens si bien « préparée et pleine de foi, que je ne le serai peut-être « jamais davantage; si ma vie se prolonge, il faudrait « recommencer ces préparatifs de mon âme ; c'est « peut-être de la paresse ? »

« Alphonse était seul auprès de nous, il cachait ses larmes et l'émotion de sa voix ; elle lui parlait quelquefois et lui tendait les mains ; elle bénissait son enfant absent de l'appartement. « Ah ! qu'on l'élève, « disait-elle, dans la foi qui me rend tant de séparations « possibles à accepter ! »

« Je ne puis exprimer l'effet que me faisait son sourire quand ses yeux rencontraient les miens; il éclairait tout à coup cette figure jadis si ravissante, maintenant si détruite, quand l'âme ne la transfigurait pas.

« C'était ordinairement moi qui priais tout nau*

dans la chambre; son frère, à genoux près de la porte, écoutait et priait aussi. Oh! quel touchant spectacle!

« Vers sept heures, elle eut des rêveries plus prolongées, elle parut vouloir s'endormir; je me couchai pour profiter un moment de ce repos après tant d'insomnies; à minuit, je fus réveillée par un orage terrible qui ébranlait le toit; je courus écouter à la porte de Suzanne, n'osant ouvrir de peur.de troubler son sommeil; je n'entendis rien, je me flattai que l'orage ne l'avait pas réveillée ; à quatre heures du matin j'y revins; toujours même tranquillité; je fis alors un peu de bruit pour qu'on me parlât : effectivement une des femmes entr'ouvrit la porte et me dit que lanuit avait été bien paisible, qu'elle reposait et n'avait besoin de rien. Hélas! c'était vrai, mais je le pris dans le sens matériel; je revins me coucher jusqu'à cinq heures ; alors je n'y pus plus tenir, j'eus un pressentiment, j'entrai dans la chambre sans qu'on s'y attendit, je vis la sainte fille dont j'ai parlé (Philiberte) à genoux, au pied du lit des lumières : je ne pouvais pas encore croire la vérité, je pensais qu'on faisait des prières qu'elle avait demandées; mais Sophie et Alphonse m'emmenèrent, et je vis trop alors que tout était fini...

« On fit partir son mari, incapable de supporter l'excès de sa douleur; je courus embrasser dans son berceau son pauvre petit Charles qui dormait bien paisiblement, sans se douter qu'il venait de perdre la

plus belle part de sa vie future. Alphonse est resté seul à la maison pour faire rendre les derniers devoirs à sa sœur...

« La garde et Philiberte m'ont tout raconté de cette nuit suprême. Les derniers moments ont été aussi doux que possible; elle n'a point eu d'agonie; quelque temps après que nous nous sommes retirés, elle a dit à sa garde: « Pourquoi ne vous couchez-vous pas? » Celle-ci alors se retira derrière son lit comme pour se coucher : elle vit de là au bout de quelques moments Suzanne baiser sa petite croix; puis elle a entendu quelques soupirs plus forts que les autres : c'étaient les derniers. Il était à peu près dix heures, et les deux femmes résolurent ensemble de ne rien dire de la nuit; c'est ainsi que ma Suzanne est allée au ciel.

« Ma douleur n'est point amère ; depuis un an j'ai pleuré presque tous les jours d'avance le malheur que j'écartais de ma pensée, mais que je prévoyais malgré moi; à présent je ne pleure plus : il est vrai que je suis dans l'étourdissement des premiers moments où l'on ne sent pas le coup à force de le sentir. Mon Dieu ! prenez-moi aussi ; je ne veux plus vivre que pour ce ciel que j'ai montré à mes deux filles et où elles m'appellent, et m'introduiront à leur tour. Ah ! les familles se déchirent ici, mais elles se renouent pour l'éternité dans l'éternité! J'ai sa petite croix qu'on a trouvée

dans sa main, je la vénère, je la baise, je veux la porter jusqu'à ma mort.

« Je suis à Saint-Point, chez mon fils ; nous lisons Fénelon en famille : dans l'état de nos âmes, il n'y a que des livres parlant de là-haut qu'on puisse lire; le reste est si court, si vain !... Que ferais -je sans ma Sophie (sa dernière fille) ? Elle se multiplie pour me cacher le vide des absents ou des morts. »

Longue interruption remplie par des absences et des retours de son fils, et par les soucis que lui donne F affaiblissement de la santé de notre père.

GXXI

Mardi, 4 décembre 1824.

« Alphonse revient de Paris ; il n'a pas été nommé à l'Académie française; c'est M. Droz qui l'a emporté sur lui, j'ai été fâchée d'avoir trop engagé mon fils à se présenter. J'ai été affligée surtout pour mon mari qui mettait un grand intérêt à ce succès ; enfin Dieu et les hommes ne l'ont pas voulu, il faut accepter cette peine sans aigreur et sans murmure ; toute sensible

qu'elle soit, elle n'est point comparable à des peines

de cœur. »

Mardi, 4 janvier 1825.

« Ces visites, ces compliments, ces joies, ce mouvement du premier jour d'une année qui ne rend rien de ce qu'on a perdu m'ont fait beaucoup de mal ; je n'ai pu que pleurer quand on m'a adressé quelques souhaits; mes souhaits sont en arrière : qui me rendra le passé ? J'ai eu un moment d'espérance d'avoir un second Alphonse dans un fils du mien ; toute espérance est détruite ; je suis bien heureuse maintenant de celui que j'ai, mais bien plus de sa tendresse pour moi que de ce qu'on appelle sa renommée ; il sait aimer, c'est tout ce que j'en veux; puisse-t-il aimer ce que j'aime dans ces croyances qui me donnent la paix ici-bas et la vraie immortalité en perspective ! Je jouis bien d'avoir sa femme et lui auprès de moi tout cet hiver, et je m'afflige déjà à l'idée de l'inévitable séparation ; mais son sort est de vivre hors de France, il faut l'aimer pour lui, non pour moi.

« Les derniers moments de Bonaparte à Sainte- Hélène m'ont bien occupé l'esprit et fait faire bien des réflexions sur les voies de Dieu et le néant des gloires de ce monde. La mort de lord Byron, le grand poète anglais, m'a aussi vivement et plus intimement frappée. Dieu est grand ! Une seule chose est nécessaire : le craindre et l'aimer ! Je suis allée annoncer cette dernière mort à mon fils, tout émue et toute tremblante comme si c'était un malheur personnel ; peut-être, un jour, une mère tremblera-t-elle et pleurera-t-elle comme moi, en annonçant à son fils la mort du mien ? Puisse-t-elle être à l'heure et selon la miséricorde de Dieu! peu m'importe sa mémoire, mais c'est sa félicité éternelle que je veux !

u Alphonse écrit un poëme intitulé CMd-Harold, dans lequel il célèbre la mort héroïque de lord Byron, pour la cause de l'indépendance des Hellènes ; il y a des passages qui me font de la peine ; je crains qu'il n'ait un enthousiasme dangereux pour les idées modernes de philosophie et de révolution, contraires à la religion et à la monarchie, ces deux jalons de ma route qui devrait être aussi la sienne ; hors de cette route, je ne vois que brouillards et précipices, et surtout le précipice sans fond de l'incrédulité.

« J'ai connu ces fameux philosophes dans ma jeunesse ; faites, ô mon Dieu! qu'il ne leur ressemble pas ; je lui fais de bien fermes représentations sur le

danger de ces idées, mais l'esprit souffle ou il veut, comme dit l'Écriture sainte. Une fois qu'une mère a mis au monde un fils et qu'elle lui a inculqué sa propre foi, que peut-elle ? que mettre toujours sa faible main entre le flambeau de cette foi et le vent du siècle qui veut l'éteindre! Ah! j'ai quelquefois de l'orgueil à cause de mon fils, mais j'en suis bien punie ensuite par mes appréhensions sur son indépendance d'esprit !

« Quant à moi, obéir et croire me semblent la seule sagesse selon mon état ; on dit que c'est moins poétique, mais je trouve autant de poésie dans la soumission d'esprit que dans la révolte. Les anges fidèles sont-ils donc moins poétiques que les anges élevés contre Dieu? J'aimerais mieux que mon enfant n'eût aucun de ces vains talents du monde, que de se tourner contre ces dogmes qui font ma force, ma lumière ^* et ma consolation ! »

GXXIÏI

20 février 1825.

« Même vie retirée sous le même toit, dans la tristesse et la lecture, avec Alphonse, sa femme, ma

Sophie dont l'éducation ne me donne aucune peine, parce qu'elle semble née tout élevée et toute pieuse dans son berceau. Nous lisons le soir avec mon mari et mes enfants, au coin du feu, tous les bons livres qui peuvent nourrir l'âme et l'esprit. Mon mari semble aimer maintenant cette vie toute retirée, et où les livres sont les seuls événements. Il vient un âge où les hommes se retirent de la scène grande ou petite qu'ils ont occupée, et où ils deviennent spectateurs assis et comme indifférents des choses du monde ; les livres alors sont leur spectacle principal : ils font repasser, par l'histoire, le monde réel, et, par les romans, le monde imaginaire sous nos yeux. Les livres sont véritablement la vie de ceux qui cessent de vivre en eux mêmes, pour revivre une seconde fois dans les autres.»

GXXIV

Dimanche, 26 juin 1825.

Quel long intervalle sans une ligne dans ce livre ! C'est que j'ai été très-souffrante, je doutais de mon retour à la santé, je voyais la mort de près, je la voyais

avec effroi, je ne me sentais pas prête... l'est-on jamais assez? Je ne demandais une prolongation de vie que pour avoir le temps de me préparer et me purifier davantage ; Dieu m'en a fait la grâce. Mais au moment de ma convalescence il m'a envoyé un vif chagrin, et et on me l'a appris sans préparation, par hasard. Alphonse, dans un petit poëme sur le sacre du roi, n'avait pas dit un mot du duc d'Orléans qu'il n'aime pas, parce qu'il a sur ce prince les préventions de son père et de toute la famille des Lamartine ; il trouve quelque chose de louche et de peu convenable dans la conduite d'un prince de la famille royale, dont le père a eu le malheur de condamner à mort son parent et son roi, l'innocent et bon Louis XYI, qui a été ensuite accueilli, pardonné, comblé d'honneurs et de richesses par les Bourbons de la branche aînée, et qui, au lieu de leur témoigner un dévouement à toute épreuve, semble caresser tous leurs ennemis et se populariser à leurs dépens ; il n'en parle jamais qu'avec une certaine amertume contre ce qu'il appelle cette déloyauté, et cela me fait de la peine, car je crois ce prince un honnête homme, bien innocent du crime de son malheureux père. J'avoue cependant qu'il devrait avoir plus de réserve qu'un autre dans son opposition, et ne pas s'entourer de tous les ambitieux mécontents, révolutionnaires ou bonapartistes, qui lui font ce qu'on appelle un parti; mais nous

devons bien présumer de ses intentions et ne pas accuser témérairement ce prince.

« Quand Alphonse me lut les vers de son poëme, où il célèbre tous les guerriers et tous les princes de la famille royale, sans dire un mot du duc d'Orléans, je fus très-affligée, affligée jusqu'aux larmes ; je le suppliai de ne pas passer ainsi sous silence un prince dans la maison duquel j'avais été élevée, et dont la mère et la sœur avaient comblé de bonté toute ma famille. Ii résista longtemps avec obstination, disant que lui il ne devait rien au duc d'Orléans que le silence, qu'il devait aux rois Louis XVIII et Charles X l'honneur de les avoir servis dans le militaire et dans la diplomatie, et qu'il avait hérité de son père de l'inclination pour ces malheureux princes et de la répugnance pour leurs ennemis. Cependant j'obtins ou plutôt j'arrachai, à force de larmes et même en l'ordonnant au nom de mon autorité de mère, qu'il prononcerait avec convenance le nom du duc d'Orléans dans cet hommage aux Bourbons. Il le fit pour me complaire, mais il fut malheureux dans l'expression d'un sentiment qu'il n'éprouvait pas. Ces vers, qui faisaient allusion au 21 janvier et au meurtre de Louis XVI, parurent une insulte au duc d'Orléans; je ne sais comment ce prince en eut communication par le libraire, avant qu'ils fussent même publiés. Il fît écrire une lettre à mon fils par notre parent, M. Hen-

rion de Pansey, qui était président de son conseil: M. de Pansey, au nom du prince, demandait en termes convenables à mon fils la suppression de ce passage. Mon fils répondit tout de suite, très-convenablement aussi, qu'il n'avait pas eu l'intention de blesser un prince dont la famille avait eu tant de bontés pour celle de sa mère et qu'il se hâtait d'écrire à son imprimeur de supprimer les vers pénibles à son insu pour le duc d'Orléans. Il écrivit en effet, par le même courrier, à son éditeur de retrancher ce passage. Tout semblait donc fini par là; mais le duc d'Orléans, ignorant qu'Alphonse avait obtempéré à ses désirs, et plus impatient qu'il ne convenait de cette suppression, fit écrire une seconde lettre dans laquelle il le faisait menacer de son crédit à la cour en lui disant de prendre garde, et qu'un premier prince du sang avait toujours assez de moyens de faire sentir son ressentiment à un jeune homme qui l'aurait si gravement offensé. A la réception de cette lettre, la fierté naturelle de mon fils s'est soulevée ; il n'a voulu à aucun prix accorder à la menace ce qu'il avait tout de suite accordé à la prière, et il a ordonné courrier par courrier à son éditeur de rétablir le passage. Cependant, pour ne pas faire une offense sans explication au duc d'Orléans, il lui a écrit le même jour que les journaux ayant ébruité déjà cette lettre d'intimidation, qui ne pouvait être connue que par une indiscrétion du Palais-Royal, et que la sup-

pression du passage déjà cité par les journaux affidés à sa cour ne pouvant être attribuée qu'à une lâcheté déshonorante à son caractère, il se1 voyait contraint à le rétablir, et qu'il espérait que le prince comprendrait lui-même cette nécessité d'honneur et ne l'attribuerait pas à une intention de l'offenser. Il faut être juste : le duc d'Orléans répondit à l'instant qu'il comprenait cette nécessité d'honneur dans la nouvelle situation que la publicité donnée par lesjournaux de l'opinion libérale faisait à mon fils. Tout fut dit, et le passage parut.

u Mais ce fut pour moi un grand crève-cœur, plus grand même que je n'osai jamais le dire à mon mari et à mon fils ; car j'avais été comblée dans mon enfance des bontés de cette auguste maison; j'avais appris de ma mère à en respecter et à en chérir le nom. Dans des circonstances pénibles pour ma mère et pour d'autres membres de ma famille, j'avais eu recours à l'affection de mademoiselle d'Orléans : elle avait été pleine de générosité et de cœur envers moi. Mon fils et mon mari ignoraient ces rapports intimes et je ne pouvais pas les leur confier. Qu'on juge de ma perplexité et de mon affliction en pensant que cette excellente princesse pourrait attribuer à tort, mais naturellement, à l'ingratitude ou à l'oubli une offense à sa maison qui lui venait de la main de mon fils ! J'ai passé des nuits dans les larmes; j'ai écrit à made-

moiselle d'Orléans pour la détromper et pour lui exprimer toute ma peine; elle m'a répondu en amie plus qu'en princesse ; elle a bien compris ma situation et ma douleur. Grâce à Dieu tout est bien fini ; je crains seulement que cela ne laisse entre le prince et mon fils une froideur et une irritation secrètes, qui éloignent de plus en plus mon fils de cette maison où il aurait dû avoir des protecteurs naturels. Mais les préventions des gentilshommes royalistes des provinces contre ce nom d'Orléans sont injustes, extrêmes et coulent avec le sang du père au fils. Encore une fois j'ai eu bien du chagrin, et d'autant plus vif que je ne pouvais le confier à personne ; la fierté susceptible de mon mari n'aurait pas compris ma correspondance avec mademoiselle d'Orléans, ni les grâces que ma famille avait reçues dans plusieurs occasions.

« Alphonse va s'éloigner de nouveau pour longtemps ; il croit qu'il sera envoyé en Allemagne ; je ne puis que pleurer quand j'y pense. Comme ma maison si pleine de vie, de bruit et de mouvement il y a quelques années, se vide ! Cela me fait penser à ces grands nids que je vois l'automne sur les ormes de la cour de Saint-Point ; au lieu des œufs et des petits, il n'y a plus que la neige, et le vent les emporte paille à paille I Qu'est-ce oue nous? »

18 septembre 1825.

« Mes enfants de Saint-Point sont enfin partis pour leur grand voyage. Ah ! que je me sens seule ! Ils vont habiter l'Italie, Dieu sait combien de temps ! Je vais retournera la ville ; mon mari, depuis qu'il ne chasse plus, la préfère. J'en suis fâchée, j'étais bien dans ma tristesse au moins ici ; je vivais avec Nicole, le matin : ses Essais de morale me frappent comme des coups dans l'esprit ; avec madame de Sévigné, le soir, qui est ma causeuse favorite, et puis tant de pensées aux absents, hélas ! et aux morts !

« J'ai eu hier la visite de cet excellent , aimable et résigné M. de X..., qui avait tant désiré épouser ma Césarine. Nous n'avons parlé de rien, mais sa seule présence et sa tendresse m'en disaient assez ; j'ai bien pleuré ; tous ceux que je vois et qui ont aimé mes filles sont des souvenirs ; je pleurerai à présent toute ma vie. Cependant j'ai la certitude absolue de les revoir : quel bonheur qu'une foi comme la mienne ! quand la religion ne ferait que donner cette foi dans

la renaissance du passé et d'un passé si doux — qui est-ce qui n'a pas le sien? — il faudrait encore la bénir, w

GXXVI

24 octobre 1825.

«Je suis seule ici pour tout ranger et fermer dans la maison; tout le monde est parti avec mon mari pour la ville. J'ai été à Saint-Point sur une ânesse avec le jardinier, pour ranger aussi les livres, les orangers, les pots de fleurs, que ma belle-fille Marianne m'a bien recommandés en partant pour l'Italie. Je suis restée retenue par la pluie dans ce vieux et cher château désert, bien servie par cette admirable Marie Litaud qui est une sainte sur la terre, et qui gouverne la maison pendant l'absence de ses maîtres. J'ai fait son bonheur en la donnant à mon fils. J'étais si près de l'église, d'une église que j'aime tant, par tous les souvenirs des prières que j'y ai faites le soir avec ces chères petites, maintenant saintes ; j'étais entourée de livres, trop peut-être. Je jouissais de ce silence et de cette solitude, au coin du grand feu du salon, et je ta-

LE MANUSCRIT DE MA MÈRE. f259

chais de m'y recueillir dans les pensées éternelles, avant de me replonger dans le mouvement et dans le bruit de ce vain monde. J'ai reçu de bonnes nouvelles de Florence où sont établis mon fds et sa femme. Ce qu'ils ont fait ici est bien ; il faut avoir un lieu de repos en perspective pour ses pensées comme pour ses meubles. Des articles du journal de Mme de Genlis attaquent vivement les poésies de mon fds ; c'est une guerre héréditaire de famille à famille; Mme de Genlis et ma mère avaient deux camps opposés au Palais- Royal. Ces blessures à la renommée de mon fds m'ont été très-sensibles; j'aurais voulu qu'on répondît; c'était de la vanité de mère; il vaut mieux accepter ces humiliations sans ressentiment. A quoi servirait donc la charité si ce n'était à pardonner ces coups d'épingle! Pourquoi désirer ces supériorités en tout genre, pour soi ou pour ses enfants? Si on les a, le devoir est de les mépriser ; et si on ne les a pas, le devoir est de ne pas les envier aux autres : les dons de Dieu sont des grâces et non pas des mérites. Je tacherai de m'habituer à ces dénigrements dont certains journaux, surtout les journaux orléanistes et bonapartistes, accablent mon fils. Je n'ai que trop d'amour-propre placé sur sa tête, ce n'est qu'un déguisement du mien; mais je suis sa mère aussi, il faut que je me pardonne. »

GXXVII

1er février 1826.

« Je n'écris plus; les soins des pauvres pendant ce rude hiver m'absorbent en ma qualité de présidente du bureau de charité de la ville ; je ne suffis pas aux distributions; je suis bien aidée par une jeune femme accomplie, Mme de Villeneuve, dont le mari est préfet du département; elle est pour moi comme une fille : je ne sais pourquoi les jeunes femmes ont pour moi tant d'amitié. Je pense que c'est en retour de mon inclination pour elles, qui se change si vite dans mon cœur en tendresse, par l'habitude d'aimer mes filles qu'elles me rappellent. Mme de Villeneuve m'a dessiné des écrans charmants, qui portent chacun une vue des différents châteaux ou maisons habités par M"e de Sévigné ; Mme de Sévigné est pour moi comme une aïeule de cœur et d'esprit; Mme de Villeneuve a pensé que ces souvenirs me seraient une illustration de ses œuvres qu'elle voit sans cesse sur mes genoux ou sur ma cheminée. Quelle bonne compagnie on se fait avec les morts de sa préférence ! »

27 avril 1826.

« L'abbé de Lamartine est mort; il y a longtemps que sa vie était une longue attente de ce moment. J'espère que Dieu sera bon pour lui qui était si bon pour les autres. Il avait été jeté malgré lui dans l'état ecclésiastique qui ne lui convenait en rien ; il vivait en solitaire dans sa belle terre de Montculot ; il l'a laissée à Alphonse à la charge de faire une pension à mon mari et de donner à chacune de ses cinq sœurs un capital. Nous lui écrivons de demander un congé pour venir arranger ses affaires , et prendre possession de cette belle demeure et de ces belles forêts. »

24 mai 1826.

« J'ai eu une peine cruelle ces jours-ci, par une terrible affaire d'Alphonse, occasionnée par un passage

2G2 i.E MANUSCRIT DE MA MÈRE,

de son poème de Childe Harold, relatif à l'Italie. lia été gravement blessé en duel par le colonel Pepe; j'en ai tant frémi pour son âme autant que pour sa vie, que je ne veux pas en écrire davantage ici! S'il a été coupable aux yeux de Dieu, il a été sûrement repentant. « On me mande qu'il est rétabli et que tout est apaisé. Il écrit maintenant, dans ses heures de loisir, des vers très-religieux qu'on appelle des Harmonies, et dont il m'envoie quelques fragments qui sont bien selon mon cœur. Ah! voilà l'usage que j'ai toujours désiré qu'il fit d'un talent qui n'est véritablement divin que s'il remonte à Dieu. »

GXXX

Miily, juillet 1826.

« Je passe trois jours à Milly, je ne me suis pas ennuyée; je voudrais pouvoir demeurer ici, mais avec mon mari et Sophie. Il est trop triste pour les uns et les autres d'être ainsi séparés; j'éprouve d'une manière très-sensible, à présent, les langueurs de l'âge qui s'avance; je n'ai plus cette activité physique et morale qui me faisait jouir vivement, même dans la solitude;

je sens la pesanteur de soixante ans que je vais avoir, j'ai peine à me le persuader, mais les voilà ; je n'en suis pas triste ; seulement je voudrais que Dieu me fit la grâce de bien employer le peu qui me reste de facultés et de vie, et de ne songer qu'à me bien préparer à cette éternité qui s'avance si rapidement. Et je suis encore toute distraite , très-occupée des eboses de la terre ; j'ai vu par exemple avec trop d'intérêt peut-être la beauté des vignes ; il y a eu une sécheresse affreuse qui les avait un peu consumées ; mais à présent, surtout ici, elles reprennent parfaitement, elles sont superbes. C'est toute notre année future qui est suspendue avec ces petites grappes d'un arbrisseau. L'homme est vraiment comme un insecte qui ronge une feuille et qui meurt si la feuille périt. Mon Dieu, protégez notre feuille, la feuilb surtout de nos pauvres gens!

« Alphonse est chargé d'affaires du roi en Toscane, àLucques, à Parme, et maintenant que tous les ambassadeurs sont absents dans toute l'Italie , excepté Rome, on a augmenté de vingt mille francs son traitement. On est très-content de lui, et lui très-content de sa position ; il représente seulement avec un peu trop de luxe son pays ; mais la Providence aura soin de lui. Je n'ai plus besoin de m'en occuper, il me rend bien en tendresse et en dévouement, plein de sollicitude pour mes petites affaires , toutes les peines et

tous les sacrifices qu'il m'a coûtés dans sa jeunesse inquiète. Je serais une heureuse mère si je n'avais pas perdu les deux fleurs de ma couronne : ah! quel vide leur disparition fait dans mon jardin quand je m'y promène le soir, et que mon regard et mon oreille les cherchent ! Il faut me détacher de plus en plus, bon gré mal gré, de ce monde; je sens le soir; combien d'heures me reste-t-il à compter dans ce misérable monde? Dieu le sait, je ne compte pas, je m'abandonne à lui; je lui demande de n'y rester que pour me laisser le temps d'en mériter de sa bonté un plus permanent. J'ai entrepris un ouvrage de tapisserie qui durera peut-être autant que ma vie; c'est un tapis de pied pour la chambre d'Alphonse à Saint-Point ; ils penseront en le foulant aux pieds après moi que chacune de ces mailles a été dans son temps une pensée pour lui. Hélas! ce fragile tissu subsistera cent ans au moins, après que ni moi ni eux nous ne serons plus... Je suis triste. »

GXXXI

Dimanche, 3 décembre 1826.

« Il y a quelques idées de mariage pour ma Sophie, puis mon œuvre sera faite: je pourrai dire comme le vieillard Siméon : Maintenant , Seigneur, renvoyez votre servante. C'est un gentilhomme de Mende, dans les montagnes des Cévennes, nommé M. de Ligonnès. On le dit accompli de caractère et d'une fortune qui, sans être considérable, sera suffisante; ce pays n'est pas un pays de luxe, et ma Sophie est la raison et la piété même. »

Le 5 mai 1827.

« Mon beau-frère aîné, le chef de la famille, M. de Lamartine, est mort dimanche dernier à onze heures

du matin, il avait près de quatre-vingts ans ; il a conservé jusqu'au terme sa vigoureuse tête; sa sœur et moi nous avons reçu son dernier adieu et son dernier soupir. Il est fort regretté dans le pays; c'était un homme d'un esprit très-supérieur et très-cultivé ; il avait des connaissances presque universelles, sa conversation était prodigieusement intéressante et étendue ; il avait régné toute sa vie dans la famille et dans le monde ici. Il avait été officier dans les chevaulégers du roi Louis XV, dans sa première jeunesse ; sa santé frêle l'avait rappelé de bonne heure à Màcon, où il avait dirigé la grande fortune embarrassée de mon beau-père ici, en Bourgogne et en Franche-Comté. On l'écoutait comme un oracle, et il le méritait. Il avait été lié avec tous les hommes éminents de l'Assemblée constituante, de la science et de la littérature : M. de Buffon, Mirabeau, les économistes. Il tenait ici un bon état de maison avec ses sœurs , non mariées comme lui ; il a laissé sa terre de Saint-Pierre indivise à Alphonse et à Cécile, sa nièce, Mmede Cessia; et sa belle terre de Monceau à sa sœur, Mlle de Lamartine, qui la remettra à sa mort à Alphonse. Rien ne se décidait jamais dans la famille que par lui ou d'après lui. Cet empire absolu avait bien souvent contrarié mes vues à moi, et m'avait causé des peines sensibles, soit pour les mariages de mes filles , soit pour la direction à donner à mon fils. Mais peut-être avais-je tort, puis-

qu'enfin tout a été si bien pour eux. MUe de Lamartine, sa sœur, demeure fort riche ainsi, mais en réalité bien pauvre de cœur, car elle se refuse absolument tout pour tout donner aux malheureux; c'est la sainte la plus détachée de la terre que j'aie jamais connue, et elle n'a rien dans sa sainteté de blessant ou d'exigeant pour autrui; sa piété, une fois qu'elle sort des églises ou de son oratoire où elle passe sa vie, se tourne tout en bonté et en douceur ; elle a le sourire des bienheureux sur la bouche et des visions du ciel dans le regard; elle a le malheur seulement d'être trop scrupuleuse pour elle-même ; elle ne se fie pas assez à la générosité de Dieu ; mais c'est la bénédiction d'une maison et même de toute une ville.

«Les préliminaires du mariage de Sophie sont accomplis; c'est M. de Morangies, notre voisin et notre parent par sa femme, qui nous a présenté la demande et le jeune homme. J'ai été enchantée de son extérieur modeste et réfléchi, de son ton exquis et de sa délicatesse admirable en toute chose. Je crois que c'est un de ces hommes rares qui donnent au premier regard la conviction du bonheur qu'ils doivent assurer à une femme, Mais, hélas ! il emmènera ma Sophie bien loin; ils ne viendront passer que six mois de l'année avec nous! Que deviendrai-je sans cette enfant qui m'était restée comme l'ombre de toutes les autres? Elle était candide comme à huit ans et mûre d'esprit comme

à soixante; c'était mon conseil et ma confidente pour tout; je pense que c'est ce perpétuel entretien à cœur ouvert avec elle qui l'a tant avancée en raison; quant à sa piété, elle est d'un ange, et je n'en craindrais que l'excès, si l'on pouvait jamais être trop pieuse. C'est la mère de famille avant la famille ; ses enfants, si Dieu lui en donne, seront bien heureux.

a J'irai l'accompagner à Mende, et j'y passerai peu «Je jours pour ne pas abandonner longtemps mon mari qui souffre de son infirmité, mais surtout de l'inquiétude et de l'ennui en mon absence. »

13 janvier 1828

« Écrirai-je encore beaucoup de 1800 dans ce livre? Dieu seul le sait; je me livre à lui. Ce qui m'afflige c'est que je tiens encore à la terre par tant de désirs passionnés; cependant mon cœur est bien réellement tout à Dieu, et je le prie, je le supplie, d'avoir pitié de moi et de ma famille. L'état de la France me fait peur; les journaux soufflent l'incendie non-seulement dans les opinions, mais dans les cœurs. Nous avons eu de

grandes luttes pour les élections ici entre M. de Rambuteau et M. Doria ; Dieu est bien offensé dans ces luttes où l'on se dénigre et se calomnie mutuellement. M. de Villèle a été renvoyé du ministère; on s'acharne sur la religion qui est mon seul souci en politique. Je n'aime pas cette guerre éternelle d'invectives entre les journaux des divers partis. Comment concevoir cette liberté sans limite de la presse qu'on dit être la nécessité du gouvernement constitutionnel ? J'ai peur que ce gouvernement, dans lequel nous avons tant espéré, ne nous donne que des tempêtes jusque dans les familles ; c'est bien plus souvent l'esprit des hommes que l'esprit de Dieu qui souffle dans ces feuilles malfaisantes. Mon Dieu, que tout est donc vanité dans les systèmes de gouvernement 1

u M. de la Maisonfort, le ministre du roi à Florence, est mort à Lyon en retournant en Toscane. M. de Vitrolles est nommé à sa place, on croit qu'il n'ira pas de longtemps à son poste ; cela va retenir indéfiniment Alphonse en Italie. Sophie, qui a fait toute ma société et toute ma consolation cet hiver, va repartir pour Mende. Mon pauvre mari est toujours bien souffrant de son infirmité douloureuse habituelle; je me consacre entièrement à lui, je tâche de lui faire oublier le temps, je voudrais l'oublier moi-même jusqu'au retour de mon fils d'Italie. On parle de le nommer ministre de France on ne sait où ; que deviendrai-je si c'est un

exil dans un éloignement sans terme ? Que le soir est triste après une vie d'inquiétude ! Où me réfugieraisje, si ce n'était dans la prière, qui me calme toujours comme l'entretien avec un ami tout bon et tout-puissant? Ah! qu'on est heureux de croire à cette communication sensible de la créature avec le Créateur ! »

i 5 avril 1828.

« Me voici encore à Milly ce matin, pour quelques instants seulement. C'est toujours là que je suis plus disposée à écrire quelques articles dans ce journal si négligé, et je pense, bientôt tout à fait abandonné. Je ne me sens plus le même intérêt à l'écrire ni même à le relire. Les événements s'éloignent si fort, tout s'écoule si rapidement ; en vieillissant on sent si bien la vanité de tout, qu'on a moins de zèle à conserver des souvenirs. Il n'y a que ceux du cœur qui me touchent, et je n'ai pas besoin de les écrire. Cependant il y a encore quelques époques que je veux marquer de temps en temps, pour mes enfants plus que pour moi-même. Les derniers pas sont ceux qui mènent au ciel, il ne

faut pas les négliger. Je m'aperçois de ma vieillesse, les autres prétendent qu'ils ne s'en aperçoivent pas du tout et que j'ai ma figure de trente ans; mais les ombres grandissent derrière moi, comme dit Virgile que je lisais ce soir dans la traduction de Boisgermain. »

GXXXV

15 septembre 1828.

« Alphonse est enfin arrivé le mercredi 10 de ce mois, avec sa femme, sa belle-mère et sa si charmante petite fille, tous en assez bonne santé. Grâce et mille fois grâce à Dieu ! Alphonse est cependant bien maigre, ce qui me fait de la peine ; mais il faut que je m'accoutume à cela. J'ai été bien contente, bien émue, bien occupée, et à mon âge les grandes agitations, soit de plaisir, soit de peine, sont toujours un peu difficiles à supporter; aussi ma santé est moins bonne qu'à l'ordinaire ; mais on se remet facilement quand on a le cœur content, ce qui est si rare dans ce monde ; j'ai cependant toujours bien des choses qui troublent le mien.

« Il est impossible de rien voir de plus joli et de plus aimable en tout pour son âge que Julia; c'est un

vrai trésor ; elle est élevée à merveille. Sa mère est de plus en plus parfaite, simplement, sans aucune affectation, remplissant tous les devoirs de piété ; elle a encore acquis beaucoup pour son talent, elle peint à merveille, et nous a apporté plusieurs tableaux charmants, entre autres des portraits admirables de Julia. »

Milly, 3 octobre 1828.

« Je suis toute seule ici depuisle lundi 22 septembre; j'y suis venue faire nos tristes vendanges. Alphonse, Marianne, sa mère et Julia, étaient partis le mercredi 17 pour Montculot, où ils ont été reçus comme autrefois les anciens seigneurs. On était venu au-devant d'eux, les femmes en blanc, les hommes tirant des coups de fusil. Ils ont rendu une fête très-belle dans les jardins du château qui se confondent avec les bois.

a De là, Alphonse est parti seul pour Paris où ses amis l'ont appelé pour lui confier qu'on parle de coup d'État. Alphonse assure qu'il échouera, et que les Bourbons, qu'il aime comme moi, succomberont contre l'esprit public s'ils affrontent la bataille. Il a peut-être

raison ; on voit mieux quelquefois son pays du dehors que du dedans. Quant à moi, je suis consternée de cette fièvre avec redoublement de tous les matins, que les journaux des deux partis donnent aux plus sages; il me semble que tout doit se briser dans un gouvernement sujet à de pareils chaos d'opinion. »

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