EPILOGUE
jeune et si inépuisable de vie à venir, que l'idée de la séparation éternelle ne s'était jamais présentée à moi que dans un lointain adouci par la gradation de l'âge et par la brièveté du temps que j'aurais à passer moi-même dans ce monde, après cet adieu lentement et pieusement prolongé. La séparation était venue, et elle était venue sans gradation et sans adieu. Le matin, je vivais véritablement dans deux cœurs, et le soir, je n'en avais plus qu'un pour se torturer dans mon sein, pour crier, pour gémir et pour ne plus vivre que de la moins bonne moitié de ma vie. Pour comble de malheur, j'étais seul à Paris. Celle qui aurait pu prendre une part presque égale de mon désespoir et mêler ses larmes à mes sanglots n'était pas là 1 Ni femme, ni enfant, ni mère ! Rien que le vide en moi, hors de moi, ici, ailleurs, toujours. Heureusement un ami présent pour couvrir de sa tendresse l'abîme de regrets dans lequel sa main attentive me retenait encore en m'y précipitant.
Je restai sur mon lit tout habillé et comme anéanti pendant la soirée et la nuit entière. Cette soirée et cette nuit, dont chaque minute m'est encore présente comme si le temps n'en avait rien emporté, se passèrent à arracher du cœur de mon
ami les angoisses de cette mort. Les circonstances en étaient aussi déchirantes que l'événement lui-même en était soudain. Je les appris une à une de la bouche de M. de Virieu. Il ne me quitta qu'à l'aurore pour aller faire préparer mon départ et mon retour à Mâcom Hélas 1 il était déjà trop tard pour embrasser, au moins avant de la coucher dans son sépulcre , la dépouille de celle qui m'avait porté neuf mois dans ses flancs et toute ma vie dans son cœur.
Voici ce que mon ami m'apprit des circonstances de cette mort, et ce que les parents et les serviteurs ajoutèrent depuis au récit de cette agonie dont ils avaient été les témoins.
Ma mère m'attendait avec une impatience pleine de bonheur de jour en jour. Les alternatives d'espérance et de joie, les vives émotions qu'elle avait ressenties de mon élection à l'Académie et de ma nomination de ministre en Grèce avaient légèrement échauffé son sang. Le 27 novembre, après avoir entendu, selon son habitude quotidienne, la messe qui précède le lever du jour, elle se rendit directement de l'église à des bains publics, servis par les Sœurs de la Charité de la ville, dans l'hospice qui porte leur nom. La sœur supérieure, qui
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la reçut et s'entretint un moment avec elle de choses pieuses pendant qu'on préparait son bain, raconte qu'elle causa avec la grâce de cœur et avec l'enjouement d'esprit qui caractérisaient sa douce humeur dans ses meilleurs jours. Le bain versé, elle y entra sans baigneuse, par suite de l'habitude qu'elle avait prise dans son chapitre, et qu'elle avait conservée depuis son mariage, de ne jamais employer personne à son service personnel, de se déshabiller et de s'habiller elle-même, d'allumer son feu, par réminiscence de l'humilité et de la pauvreté chrétiennes.
Elle était depuis quelques minutes dans le bain quand la supérieure, en passant dans le corridor sur lequel ouvraient les portes des cellules, entendit un cri, puis un gémissement étouffé sortir de la cellule. Elle s'y précipita ; la baignoire débordait d'une eau fumante sur le plancher, le cou de cygne par où coule l'eau chaude était ouvert , et versait à grands flots l'eau bouillante sur la poitrine et sur les épaules nues de notre mère, le saisissement lui avait enlevé déjà le sentiment. Les bras de la supérieure et de la baigneuse l'enlevèrent demi-morte de cette cascade de feu. Il était évident qu'en voulant réchauffer son bain, elle
avait ouvert le conduit d'eau chaude, et que le rejaillissement brûlant du liquide ayant frappé sa poitrine, sa main n'avait eu ni la force ni le temps de refermer le cou de cygne. La fraîcheur lui rendit la respiration et la connaissance. Elle embrassa la supérieure qui s'était brûlée elle-même les mains et les bras en la retirant de la baignoire. On la coucha sur un matelas de l'hospice, et quatre pauvres filles de ces incurables, auxquelles depuis vingt ans elle avait si souvent porté le linge, les médicaments, la nourriture, la rapportèrent de l'hospice dans sa maison. Le bruit de cet événement s'était déjà répandu dans la ville. La foule matinale des servantes et des femmes pieuses sortant des églises la suivait en pleurant ou en adressant des vœux au ciel jusqu'à sa porte. Un gémissement public sortait des rues où passait le brancard. On eût dit que la ville perdait sa mère comme nous la nôtre. Les médecins accoururent. L'accident ne parut pas mortel. La levée du premier appareil de ses blessures en révéla le soir toute la gravité. La lièvre la saisit avec le délire. Ce délire ou plutôt ce rêve fut doux et souriant comme son caractère. Elle en sortit de temps en temps pour rendre grâces aux femmes qui la ser-