‹ Le manuscrit de ma mèreChapitre 29 sur 32 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

méditées, il semblait que la terre prenait, rendait et reprenait tour à tour une dépouille dont tant de vénération et de tendresse ici-bas ne pouvait se dessaisir sans la disputer encore au tombeau. En promenant mes regards par la fenêtre sur les deux immenses pentes de neige qui forment la vallée, je vis des nuées de groupes noirs descendre vers l'église et vers le château, de tous les chaumes épars ou agglomérés qui peuplent les deux collines. Toute la contrée avait pris le deuil, et le vent m'apportait du cimetière un bruit de sanglots.

Rien n'était prêt dans ce cimetière pour une sépulture définitive. La mort nous avait surpris sans tombeau. Si notre mère avait été consultée, comme le fut notre père, sur le lieu et le mode de son repos éternel, son humilité et son détachement de tous soins pour son enveloppe mortelle lui auraient sans aucun doute fait demander, dans son testament, la place commune des humbles et des pauvres dans le lit commun. Mais elle n'avait pas eu le temps de le faire, elle avait seulement exprimé un vague désir d'être enterrée à Saint-Point. Je ne pouvais me décider à laisser perdre pour moi, pour mes sœurs, pour les enfants de mes sœurs, et pour cette famille innombrable de paysans, aussi pa-

rents par le cœur que nous par le sang, la trace de ces reliques sous un peu d'herbe et de mousse broutée par les moutons dans le pré banal de l'église. Il fallait à ces reliques un reliquaire de tendresse et de sainteté. J'avais donc résolu d'élever un petit sépulcre de famille où nous irions la rejoindre si Dieu voulait nous laisser mourir où nous avions vécu et aimé I

Le site et la disposition du jardin de Saint-Point se prêtaient heureusement à cette pensée. Une même colline, élevée comme un piédestal de temple antique au milieu de la vallée, porte l'église et le château. L'église est si enclavée dans les terrasses et dans les enceintes du château qu'il est évident à l'œil qu'elle en fut jadis une dépendance, et que, dans les âges reculés, elle n'était que la chapelle du manoir féodal. Aujourd'hui les jardins du manoir ne sont séparés du cimetière rustique, dont l'église est entourée, que par une haie de buis et de noisetiers, surmontée de quelques vieux noyers, dont les noix tombent, à la merci des petits bergers, pour tout le monde, sur la tombe des morts. Les murailles noires et le clocher roman de l'église ajoutent, l'été, la fraîcheur de leur ombre à l'ombre de la haie des noisetiers, et donnent à cette

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