DIX-SEPT ANS
est la base de notre république platonicienne. Je ne pense pas comme toi en métaphysique; mais je
suis tolérant Qu'as-tu donc à me regarder
ainsi?... Lève-toi : l'herbe est humide, tu pourrais t'enrhumer; car la rosée est aussi froide que ta philosophie. — Et le gai chasseur laissa échapper un éclat de rire prolongé.
Cet accès de folle gaîté permit à Emmanuel de se remettre un peu. — En effet, mon ami, je priais, dit-il. Quel homme n'a des repentirs au fond de l'ame? quel homme n'a des pardons à demander à Dieu ? — Aucune de ces paroles n'était perdue pour Loyse.
— Eh ! quel remords as-tu donc sur la conscience, toi si candide , si scrupuleux? Que dirai-je donc , moi pécheur endurci? car tu m'imputes à péché toutes mes bonnes fortunes , comme si c'était un crime si grand que de caresser une jolie femme !
— Silence !
— As-tu perdu la tctc 1 reprit Anatole en posant son fusil à terre.
— Quoi! séduire une jeune fille, corrompre sa raison, tuer son existence morale, son avenir, la rendre incapable de vertus, la condamner à rougir toute sa vie au mot seul de pudeur, ou peut-être à se précipiter dans l'infamie après avoir éteint sa conscience , ce n'est pas un crime ! Eh ! qu'est-ce donc? Entassez sophisme sur sophisme, messieurs
les matérialistes , jamais vous ne m'ûterez cette opinion. Je suis jeune, Anatole, j'ai des passions vives, mais je les combats ; et quand je me suis rendu coupable d'une faiblesse , mon repentir m'en punit bien.
— Eh! mais... c'est superbe! ton éloquence va jusqu'aux larmes. Tuas une merveilleuse tendance au pathétique et à l'amour platonicien. Oh! que si je voulais entrer en discussion réglée avec toi , comme je distinguerais la question de théorie delà question de fait...
— De grâce, allons plus loin...
— Tu me permettras bien d'attendi'c mon piqueur , à qui j'ai donné rendez-vous près de ce kiosque ? La question de théorie est vaste. Et d'abord jeté demanderais si nous sommes autre chose qu'une matière organisée pour la vie et la pensée; si lame n'est pas une chimère des imaginations rêveuses? Nos physiologistes ont prouvé...
— Tais-toi , Anatole. Les physiologistes n'étudient qu'une partie de la question, et pensent à tort l'avoir résolue. Ils n'ont jamais disséqué la matière vivante ; c'est de la mort qu'ils interrogent : la mort seule leur répond. Quel est donc ce moi qui recueille toutes les sensations, les compare, les juge? Quelle est cette force qui agit si visiblement sur le corps ? Quelle est cette perception qui comprend ce que les sens ne voient ni ne comprennent !
DIX-SEl'T ANS. 57
Quelle est celle volonté qui se replie sur elle-uiéme , s étudie, s'analyse , déliuit tous ses actes, les classe , discerne le vice de la vertu, condamne l'un et s'enllanimc pour l'autre? si ce n'est l'aine, si ce n'est une cause , inconnue quant à son essence , mais dont l'existence ne peut être niée , puisque des effets qui ne sont propres qu'à elle la prouvent jusqu'à l'évidence.
— Je répondrais...
— Rien de raisonnable, reprit Emmanuel avec impatience.
— Il est impossible de discuter avec toi aujourd'hui. Mais, dis-moi, csl-cc ton amequi danse dans ton corps? D'où vient que lu ne saurais demeurer en place? Eloquent avocat de lame moderne, Don Quicliottc delà vertu des dames, nous raisonnerons quand vous serez plus calme. D'honneur ! mon cher, défais-loi de celle manie de tout exagérer; elle te donne des ridicules : je t'en préviens. Eh ! mon Dieu ! la nature ne nous a pas inspiré des désirs pour nous tourmcnler à les condjatlre. Va ! quand une jeune feujme ressent les atteintes douces et touimentantes de l'amour, elle n'a rien de mieux à faire qu'à se rendre heureuse du bonheur de son amant.
Emmanuel allait réj)ondrc avec colère, car il ventait croître son indignation. Mais Anatole aperçut son piqucui . cl prit, eu silllaril un air
de vaudeville , le sentier qui conduisait aux chasses.
— Anatole est partir dit Loyse entr'ouvrant le feuillage.
— Oui, mademoiselle. Mais ne craignez-vous pas... ?
— Mademoiselle Legauley ne se lève qu'à dix heures ; j'ai le temps de rentrer dans mon appartement.... Adieu.
Et le sourire avait déjà reparu sur ses lèvres.
L,\ TALSE.
Elle traversa furtivement la cour , se rassura quand elle vit que les volets des appartemens de sa mère et de sa gouvernante étaient fermés , monta un escalier latéral , et se glissa , légère comme une sylphide, dans son cabinet d'étude. Il était orné avec un goût sévère : des gravures saintes étaient suspendues à la tapisserie, une harpe, un piano chargé de cahiers de musique ; des broderies jetées sur un divan de crin noir , des aquarelles inachevées , une petite bibliothèque composée en grande partie de livres ascétiques ; une copie à l'huile d'une descente de croix , au-dessous un petit bénitier de porcelaine ; sur la cheminée une pendule et deux roses dans un verre... Elle ne vit que les roses, les prit, les respira, et les glissa dans sa ceinture en murmurant : — Cher Emmanuel !
Puis elle alla s'asseoir devant un guéridon, jeta un coup d œil de dégoût sur ses cahiers et rêva... Neuf heures sonnèrent. Elle saisit alors précipitamment sa plume et traduisit en italien, avec une grande vivacité d'intelligence, trois pages de Y Imitation de Jésus-Christ. Mais , accoutumée qu'elle était aux exercices pieux dont on remplissait ses journées , elle s'attachait plus aux mots qu'aux pensées de ce livre admirahle , pur reflet de l'Évangile , dont le style est si onctueux, si incisif, si sublime de naïveté , si ami de tout cœur souffrant.
Il lui vint à 1 idée qu'elle n'avait pas dit sa prière du matin ; alors elle se mit à genoux devant la descente de croix , se signa , et coimnença à la réciter avec une volubilité extrême , soulevant parfois les rideaux et regardant dans la cour.
— A qui accordez-vous l'attention que vous ne devez qu'à Dieu? lui dit sèchement mademoiselle Legauley , qui , entrée sur la pointe du pied , écoutait immobile derrière elle.
Loyse poussa un léger cri de surprise ; mais sur un geste impérieux de sa gouvernante, elle acheva plus lentement sa prière.
— Pourquoi mademoiselle a-t-cUe ]»ris ce matin une robe de mousseline et un schall crê])e tie Cliine ? C'est avec des pensées de vanité mondaine que vous fléchissez le genou devant la sainte rroixl N'avez-vou^ doue pa^ lu dans lExangilc que