DIX-SEPT ANS
fortement serrées Tune contre l'autre ; à ses pieds reposaient son chapeau , un livre ouvert ; quelques plantes arrachées ; ses traits expressifs respiraient une ardente exaltation , des larmes coulaient sur ses joues : il ne parlait pas , il ne priait pas ; il faisait mieux : il admirait.
Il était plongé dans cette contemplation silencieuse quand une jeune fille s'approcha de lui lentement , avec précaution , à pas légers , ses petits souliers ne laissant pas de traces sur le gazon. Assez négligemment vêtue d'une robe du matin qui accusait les formes d'un corps admirable, d'un corps de dix-sept ans, le cou nu, la taille souple, déjà développée et à demi dessinée par un schall moelleux, la tête penchée en avant, elle s'était arrêtée à deux pas du jeune homme , ne contemplant que lui au milieu de la scène sublime que la nature déployait. Ses traits manquaient de ce régulier idéal, type ordinaire de la beauté. Mais une expression de feu étincelait dans ses grands yeux noirs bien fendus , surmontés de cils longs, de sourcils tracés comme au pinceau; sa bouche était un peu grande, mais ses lèvres roses, ses dents brillantes comme la nacre polie, ses joues colorées et fraîches , un air de santé, de force même, un nez légèrement aquilin , un front haut, une chevelure noire, une peau blanche où couraient quelques veines bleues, lui donnaient un caractère de noblesse , un charme de volupté qui ,
combattu par le respect , captivait, tourmentait auprès d'elle et commençait déjà à l'importuner elle-même.
Elle était là posée, souriante, animée par une marche rapide , sous un beau soleil de mai , enivrée du parfum des fleurs qu'elle avait brisées plutôt que cueillies en passant; elle était là , les mains en avant , les cheveux humides de quelques gouttes de rosée tombées des arbres à son passage ; elle était là , absorbée dans une admiration d'amour , quand l'ame du jeune homme s'élançait, s'abîmait dans une extase religieuse.
— Emmanuel, dit-elle, oh! que vous êtes bien ainsi! — Ces paroles, jetées d'abord avec chaleur, expirèrent en sons lents et confus.
Il tressaillit et se retourna : elle baissa les yeux, rouge d'émotion.
— Eh quoi! c'est vous , mademoiselle! Déjà levée ! Vous vous promenez sans votre gouvernante!
— La gravité d'Emmanuel , le deuil de son père qu'il portait , donnèrent une expression de sévérité au ton un peu solennel de sa voix.
— Allez-vous me gronder , dit-elle , moi qui me suis levée matin... pour voir... — Qui?... devinez.
— Un changement soudain s'opéra dans le cœur du jeune homme.
— Loyse ! Loyse ! s'écria-t-il , ne me parlez pas avec cette jolie voix argentine et caressante; ne
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me res;ardez pas avec des yeux aussi doux , rendezles froids et sévères.... Oh ! par pitié!....
— Et pourquoi donc, s'il vous plaît?
— Pour mériter ces regards , ces paroles , il faudrait mériter votre main.
— Vous êtes noble , reprit-elle avec une timidité gracieuse.
— Oui ; mais , par malheur , je suis sans fortune..-.
— Qu importe ! Que me fait la richesse ? Eh ! ne savez-vous pas que je pense comme mon frère et comme vous? Moi aussi je suis libérale. Oh! à Saint-Denis nous étions presque toutes libérales et assez peu dévotes , je vous assure; car, depuis la restauration , on nous disait tant de messes, tant d'offices, on nous prêchait tant, que cette obligation d'assister à de longues cérémonies glaçait notre pitié et nous était un esclavage odieux. Tenez, mademoiselle Legauley , ma gouvernante , m'accable de lectures, de pénitences.... elle me tourmente et me fait prendre en haine la religion.
— Madame votre mère serait bien désolée de vous entendre parler ainsi , mademoiselle.
— Comme vous êtes sévère ce matin!... Hier, dans le salon, j)rès de la fenêtre, pendant qu'on se promenait sur la terrasse , vous ne l'étiez pas autant... Vous m'avez donné deux roses, puis vous
avez dit Vous parliez bien bas; mais j'ai entendu.
— Oubliez, oubliez des paroles imprudentes
J'ai eu tort, grand tort de laisser entrevoir
Mais j éprouvais, à vous voir si fraîche, si belle, un trouille , un délire , un enivrement qui allait jusqu'au vertige.... Ab ! je me punirai de n'avoir pas conservé mon secret; dès demain je retourne à Paris.
— A Paris'.... si totî... Me suis-je donc mise en colère?... INIon silence vous a fàcbé peut-être... Pouvais-je dire autre chose?... Ce silence, je me le reprochais cette nuit, car je n'ai pas fermé l'œil... Tenez 1 si vous partez.... Voulez-vous me rendre malade?
A ces mots prononcés avec un abandon naïf et plein de charme, un éclair de joie passa sur le front d'Emmanuel; puis il soupira. — Je suis bien malheureux, s'écria-t-il.
— Vous malheureux , vous ! — Et elle lui prit la main.
— De grâce, éloignez-vous, Loyse. Songez que je suis pauvre.... Ayez pitié de moi, ne m'ôtez pas le peu qui me reste de raison ; éloignez-vous.
Et sa main lui semblait dans la sienne comme une vapeur subtile , cndammée , qui s'infiltrait dans ses veines; les parfums des cheveu.^ de Loyse, son haleine qu'il respirait, le jetaient dans
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unvajïue étourdissement. Etait-ce effet de lumière? était-ce éblouissement? il voyait comme une auréole de flamme bleuâtre voltiger autour de son cou.
— Éloignez-vous , murmurait-il , et défiez-vous un peu plus de moi...
— Je ne vous comprends pas. Me défier de vous I . . . Mais vous avez beau faire, je tiens votre main , et je suis forte.
— Laissez-moi vous fuir.
— Non, monsieur, s'écria-t-elle avec un son de voix enfantin, et je vous fais mon prisonnier.
Elle l'entoura, en folâtrant, de ses bras que voilait à peine une mousseline transparente; le schall tomba, et découvrit sa taille si riche et si viergo cncore.
Emmanuel cherche d'abord à se débarrasser de C€tte étreinte dangereuse. — Promettez-moi de ne point partir, et je vous laisse aller, dit Loyse d'une voix déjà tremblante et saccadée par un commencement d'émotion. Il ne répond rien. Egaré par ses sensations, il attire à lui la jeune fille... Le feu électrique n'est pas plus prompt que celui qui embrase ce corps pétri de grâces et de volupté. Surprise , mais trop aimante pour être effrayée , trop impressionnable pour réfléchir , elle reste sur le sein d'Emmanuel, confuse, dans une légère inquiétude, n'osant faire un mouvement, retenant son haleine qui s'échappe entrecoupée , tour à tour
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rouge et pâle, frémissante et passionnée. Son sein palpite sous la mousseline ; la prunelle de ses beaux yeux nage dans des larmes et sous la noire paupière qui la reccuvi'e à demi. Emmanuel la contemple avec ivresse. Leurs lèvres se rapprochent et se touchent... Soudain Emmanuel se dégage des bras de Loyse, qui demeure là recueillie comme Galatée , quand elle sortit de son sommeil de marbre , au premier souille de l'Amour. Elle pose la main sur son cœur dont les oscillations se font sentir à l'œil ; mais elle n'ose regarder Emmanuel , qui , pâle , la tête penchée sur la poitrine , semble prendre des forces dans une prière intérieure.
Enfin elle porte la main à son front, promène un long regard autour d'elle , sur elle , s'apei'çoit que son schall est à terre , le saisit et s'en couvre à la hâte. Emmanuel pliant le genou lui dit : — Mademoiselle , pardonnez-moi : c'est un éclair de délire.
Il achevait ces paroles cpiand Loyse, effrayée d'un bruit de pas, se jeta dans le massif de verdure. Emmanuel n'eut pas le temps de se lever, et déjà un beau jeune homme, dans un costume élégant de chasse , un fusil sur l'épaule , était derrière lui.
— Que , diable 1 fais-tu là , Emmanuel ? C'est une extase, ou je n'y connais rien. Tu te troubles , mon cher! .. Eh ! mais, il n'y a pas de mal à cela... Liberté religieuse, lil)crlé indéfinie ; tu sais qu'elle