LA VALSE. GI
les humbles seront élevés et les orgueilleux abaissés? Mais on vous dit dans le monde que vous êtes belle ; votre fraîcheur et vos dix-sept ans vous tournent la tête. De l'humilité, mademoiselle ! de lliumilité ! Tous ces avantages disparaîtront un jour : elle est terril)le , Tégalité du cercueil !
La jeune fille écoutait ces paroles avec une physionomie étudiée et d habitude. La rigueur toute monastique de son éducation lui paraissait un supplice auquel elle se pliait comme à une nécessité du moment, mais dont le mariage Taffranchirait. La contrainte où elle vivait 1 avait rendue dissimulée , et ses jeunes passions étaient d'autant plus vives qu'elles étaient sourdes et menteuses. La jeunesse, cet âge de fièvre et d'illusions où l'activité du sang dépense et répare si vite, où le cœur est si flexible au mal Comme au bien , où l'imagination, optique de l'âme, s'embellit de sensations qu'elle emljcllit à son tour, la jeunesse demande à être gouvernée par le cœur , de bonne amitié , avec des raisonneinens que l'ame saisisse au sortir d'une autre amc qu'on aime.
Tels n'étaient point les principes de mademoiselle Lcgauley. Déjà sur le retour de l'âge , disgracieuse , laide même , elle unissait à des manières froides une exaltation em])reinte de tristesse et de mauvaise humeur. Ses fonctions de gouvernante lui déplaisaient : elle se croyait appelée à mieux. Elle
en devenait parfois négligente ; elle souffrait de sa position précaire , et il était facile d'apercevoir sur son visage pâle, terne, amaigri, les traces de ses combats intérieurs. Ce jour-là, la clocLe du déjeuner sonna tard ; tous les domestiques étaient employés aux préparatifs d'un bal que madame de Matarieux donnait le soir même au château.
Une légère confusion colora les joues de Loyse quand elle prit place à table vis-à-vis d'Emmanuel ; mais cette rougeur passa rapide et inaperçue : trouble de jeune fille qui craint d'être observée, c'est un mouvement contenu, un éclair qui s'éteint entre deux nuages, un jeu passager de physionomie , un charme de plus.
Le déjeuner eût été silencieux et triste sans la vivacité d'Anatole qui animait tout du feu de sa conversation. Héritier de la pairie à laquelle venait d'être promue la maison de iMatarieux , doué de talens naturels et acquis, homme du monde, il était l'idole de sa famille. Il professait un libéralisme énergi(jue en harmonie avec l'élévation de sou ame et l'étendue de ses connaissances. Aussi exalté que lui, et plus méditatif, plus profond, Emmanuel partegeait ses opinions qu'il étayait de principes religieux. Tous deux liés de cœur , frères par l'amitié , il avaient frémi de rage , en 1814 , au bruit du canon ennemi tonnant sous Paris ; ils s'étaient enfuis du lycée, et, armés de carabines, avaient