UNE PROMENADE
toutes les illusions, en vous laissant Texistence plus vide.
II marclie le long des boulevards jusqu'à la barrière. La verdure, salie par l'atmosphère et le voisinage de Paris ne rafraîchit pas ses pensées; il tourne à droite et pénètre dans un cimetière. Les idées religieuses se fortifient sur les tombeaux; la terre y parle ; on y sent la vérité plus près de soi. Quand on a passé quelques heures à méditer sur la tombe d'un être chéri , d'une femme, la douleur émousse ses pointes ; on comprend, mieux que les mots ne le disent, que l'ame qui a brillé si belle n'a pu s'éteindre; on s'abime dans ses espérances; on voudrait percer du regard le ciel dont le bleu étincelle au-dessus de la tète , et la magnificence de la nature est encore là comme un argument qu'on n'a jamais réfuté.
Le calme majestueux de ce beau soir descendait en lui. 11 prit sur la tombe de son père une résolution ferme : Emmanuel croyait profondément en Dieu. Et qui sait ce que cette crovance, forte et toujours présente, peut sauver de travers à un jeune homme et avoir dinflucnre sur toute
LA FIANCEE.
— Ou me conduis-tu? disaitEminanuel à Anatole.
— Tu verras. J'arrive de la campagne, et je t'enlève pour la soirée.
Ils descendirent à l'hôtel de Matarieux.
La porte de la salle s'ouvrit. Emmanuel tressaillit en apercevant à travers des groupes de dames et de jeunes gens Loyse vêtue de blanc , et les joues plus blanches encore que sa robe ; il lui adressa un salut timide qu'elle lui rendit. Elle se leva.
Un homme d'environ cinquante ans , dont les yeux brillaient , sous un front livide , d'une flamme spirituelle , cbauve , la boutonnière chargée d'ordres étincelans , au sourire moqueur , au maintien dédaigneux, était debout vis-à-vis d'elle. Il l'accompagna assez pesamment vers la porte ; elle sortit.
— Quel est cet homme ? dit Emmanuel.
— Monsieur le marquis de Coislier , le fiancé de ma sœur.
— Le fiancé 1 Déjà! — Un sourire amer contracta ses lèvres.
— Pauvre ami ! murmura Anatole en lui serrant la main; pardonne-moi d'avoir surpris ton secret.
Un instant après Emmanuel voulut partir.
— Non ; reste , lui dit Anatole ; j'ai besoin de te parler. — Et il alla causer avec la comtesse de Touresnel.
Qui ne s'est trouvé isolé , avec des chagrins dans lame , au milieu d'un salon où tourbillonnent des i^ens qui vous sont presque tous inconnus ou indiifërens? Vous saluez, vous parlez, vous jouez brôle qui vous est imposé, vous riez même au besoin, tandis que votre poitrine se resserre sous les aiguillons de la douleur.... et les mains de plomb de la bienséance vous retiennent là !
Loyse était rentrée avec mademoiselle Legaule\ , qui vint s'établir derrière son fauteuil, tandis qu'un essaim de jeunes gens voltigeait autour de la fiancée, et disputait déjà ses regards au marquis.
On se retirait. Anatole prit son ami sous le bras et l'entraîna dans sou appartement.
— Tu aimes ma sœur, mon pauvre Emmanuel , lui dit-il , et Loyse va se marier au marquis d«- Coislier! Ma famille a été contrainte à de grands sacrifices pom- me créer un majorât ; puis on connaît