‹ Le manuscrit vertChapitre 16 sur 49 · LA FIANCÉE · texte numérisé non relu

LA FIANCÉE

mes opinions , et sans une riche alliance qui la mette bien en cour , elle est perdue. Je vois tout cela en pitié, moi ! Tu sais mes principes. Mais qu'y puisje ? rien. Lovse a résisté ; elle a été malade à la campagne. Son amie, ma jeune comtesse de Touresnel, mariée contre son gré aussi, a seule vaincu ses refus opiniâtres. J'ignore comment elle s'y est prise ; mais enfin Loyse reçoit depuis trois jours le marquis avec une affabilité et un tact qui nous émerveillent.... En quels préjugés les hommes se garrottent 1 quel cercle étroit que celui des pensées des gens de cour! Une idée fixe : parvenir! Que je me mépriserais s'il existait entre eux et moi la moindre ressemldance! Et ne vaudrait-il pas mieux que les Matarieux fussent de bons propriétaires, doublant leurs revenus par l'industrie, soutenant nos libertés à la chambre, ])lutùt que de se faire courtisans obséquieux d'un roi qui vous accueille suivant ses caprices et ses digestions? Ne vaudrait-il pas mieux marier Loyse selon son cœur, au lieu de clouer sa jeune destinée à celle d'un homme de cour usé , podagre, sans chaleur au sang et sans amour au cœur? Cette jeune fille si aimante se créait un monde tout de rose et d'amour avec toi : en quelles réalités amcres on la jette! Que faire? je ne sais : la déclaration seule serait le prélude des plus vives agitations qui puissent troubler une famille.

— Anatole !.... j'ai du courage, et ton amitié me reste.... Adieu!.... Je ne reverrai plus ta sœur.

— Songe que ton absence d'une maison où tu venais presque tous les jours serait remarquée.... Où s'arrêteraient les conjectures.

— Eh bien î .... tu le veux , encore ce sacrifice ! . . .

— Emmanuel , rends-moi digne d'être aimé de toi. Que notre amitié, forte des mêmes opinions, soit indissoluble !

Et leurs mains se serraient fortement ! et des larmes coulaient de leurs yeux î Oh ! j eunes hommes, conservez cette chaleur de sentimens : elle féconde la vie.

Il était tard. Anatole sortit pour donner ordre d'atteler son cabriolet. La porte d'un cabinet s'entr'ouvrit , et Loyse , avec un son de voix plein de larmes , dit : — Adieu , mon Emmanuel î Adieu ! — puis la porte se referma.

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