I.'ABBE JACMERS
En entrant chez lui, Emmanuel trouva, assis auprès de sa mère, uu ami de sa famille, Tabbé Jaumers , qui arrivait du Béaru, sa patrie.
Dans un corps affaibli, usé par les veilles à la lueur de la lampe mysti(jue, l'abbé Jaumers conservait toute la verdeur de la jeunesse , toute la chaleur d'un missionnaire de la foi; une ame ardente était l'électricité morale qui soutenait ses forces débilitantes, épuisées à combattre au front de la milice de Dieu. D'une voix déjà brisée, il passionnait sa logique en de longues controverses ; ultramontain par conviction et par système, il ne voyait le salut de l'église que dans l'unité romaine ; cherchait à rajeunit le vieux catholicisme, déjà mort et putréfié en quchpics parties, et déplorait l'abais-
sèment du saint-siége , en une langue large, sonore, majestueuse comme un beau fleuve coulant à pleines rives.
Ses expressions s'imprég-naient d'une éloquente amertume , quand il s'attaquait au luxe et aux mœurs amollies des hauts dignitaires de l'église , à l'ignorance du clergé inférieur, à l'opiniâtreté de ces séminaristes qui combattent les progrès de l'esprit humain sans les comprendre. On aimait à suivre les oscillations de sa pensée, qui montait des bassesses du présent aux espérances dun avenir élevé; et il y avait alors dans ses tableaux de cette magnificence pleine qui est en relief dans les œuvres vivantes du Créateur.
L'abbé Jaumers eût moins rédouté les blasphèmes et les persécutions du siècle que sa froide et railleuse apathie : la haine et la colère partent d'un excès de vie et de mouvement ; mais que peut-on attendre du cadavre de l'indifférence ?
Aussi s'armait-il d'invectives et l' aiguillonnait-il de reproches incisifs. Inutiles soins : le siècle lui jetait, en passant, un sourire, et portait son activité ailleurs. Toutefois , l'athlète du catholicisme ne se lassait ni ne se décourageait.
Tolérant et bon dans la vie intérieure, autant qu'il était âpre dans son inflexible logique, il sortait de son habituelle mélancolie, et le' rire se jouait sur ses lèvres. Les hommes supérieurs descendent
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volontiers des hautes régions qu'ils habitent , et ils y mettent tant de laisser-aller qu'on ne sait alors comment les distinguer des autres hommes ; c'est encore là une preuve de leur supériorité.
Emmanuel repoussait ses doctrines ; il voyait trop de danger à bâtir la liberté sur l'ultramontauisme ; il combattait , il désolait l'abbé Jaumers par la respectueuse invariabilité de ses opinions. Le jeune homme eût désiré l'unité dans le sentiment religieux, et la diversité dans son expression, dans ses rites.
DAXGEnS.
Assise sur le divan de son boudoir Loyse lisait avec une attention mêlée d'inquiétude; des livres reliés avec tout le luxe moderne étaient posés sur un léger guéridon en bois de cèdre.
Elle s'ennuyait du monde que l'absence d'Emmanuel lui rendait vide et muet; elle y rencontrait des jeunes gens plus fasbionables , plus vifs, mieux parlans ; ils portaient des noms historiques, des décorations , des cordons , tout ce qui flatte la vanité; mais ce n'était ni la voix d'Emmanuel, ni \ son geste , ni son exaltation pénétrante, ni le magnétisme de son regard.
Elle avait lu d'abord, pour se distraire d'ellemême , les écrits des philosophes qu'Emmanuel lui avait cités dans ses lettres , dans leurs entretiens , et enfin ceux où les objections étaient puisées ; puis
elle s'était dit : — Si j'ébranlais ses croyances! De telles idées passent vite, car elles font peur ; elles traversent inaperçues limagination, mais elles reviennent, elles s'opiniàtrent, on s'y arrête ; elles effraient moins, d'accord qu'elles sont avec les intérêts de la passion ; on s'y habitue quand on n'a rien à leur opposer; enfin on les caresse ; elles enivrent, entraînent, dominent ou chassent toutes les autres pensées et deviennent fixes : de cet état au crime ou à la folie il n'y a qu'un pas.
Si Emmanuel n'eût été qu un homme vulgaire , cet amour eût été vite effacé par un autre ; mais il y avait de l'étrangeté, de 1 élévation dans ce caractère généreux, inquiet, fébrile, malade du fait de la société. Il souffrait, et lattachement des femmes pour les hommes atteints de souffrances morales est toujours plus durable ; le malheur leur est un lien qu'elles brisent difficilement. Elle l'avait plus d'une fois essayé avec la mollesse d une volonté débilitée, insuffisante. Ainsi elle s'enfonçait aujourd'hui dans son incrédulité pour y entraîner l'homme qu'elle aimait.
Elle lisait , la tête embarrassée d'idées confuses, quand on annonça la comtesse de Touresnel.
— Que deviens-tu donc,ma chère ?Es-tu malade? Voilà quinze jours que tu n'as point paru dans le monde. Le comte de C*** et le baron de L*** en
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sont inquiets. Ils se sont présentés à ta porte , tu n'es pas visible.
— M. de Coislier est très souffrant, ma chère amie.
— Es-tu donc obligée à te clouer à son chevet de goutteux?.... Tu te fatigues, tu deviens pâle; mais , en vérité , tu n'en es que plus charmante.... Loyse, Loyse , tu es romanesque; tu ne vois qu'un seul homme au monde.... Allons, sortons ensemble, M. de Lorgeray nous conduira à la Chambre des Députés ; il y aura du bruit , et les rappels à l'ordre sont si amusans!.... Ce soir, M. de Lorgeray doit m'accompagner chez la duchesse de D***. Nous irons auparavant nous édifier au sermon d'un jeune missionnaire qui est fort à la mode. Je ne sais plus à quoi pense ton frère ; il est d'une négligence!.... Eh bien ! tu ne bouges pas , tu ne sonnes pas tes femmes, indolente, folle?.... M. de Lorgeray....
— Non, ma chère amie, non, je reste.
M. de Coislier parut à la porte du boudoir , dans un costume de cour, la poitrine chargée de décorations brillantes , et la lividité de la mort sur les traits. — Oh! vous ne parviendrez pas , madame la comtesse , dit-il après un profond salut , à la retirer de sa philosophie; c'est une rage. Elle court après les vérités métaphysiques ; mais ces prétendues vérités vont encore plus vite que son esprit, tout vif qu'il soit. Madame la marquise ne gagnera que des
migraines à toutes ses lectures. Une jolie femme! Allez dans le monde , madame , amusez-vous , brillez sous la gaze , les plumes et les diamans , distillez le plaisir; il n'y a que cela de vrai, après l'Almanach Royal.
— Et vous allez pourtant à la messe tous les dimanches !
— Et vous au sermon, madame. L'un vaut bien l'autre. C'est un devoir politique et de position que je remplis ; je suis pair de France, et je dois contribuer au rétablissement du trône et de la religion. La messe est un impôt , je le paie de bonne grâce. Tenez ! je viens du château, où j'ai entendu la messe du roi avec environ soixante athées de mes amis.
— Finissez, monsieur, s'écria Loyse ; rien n'est plus odieux que l'hypocrisie.
— Charmante ! reprit M. de Coislicr qui avait un sourire pour l'injure comme pour l'éloge ; et il baisa galamment la main petite et potelée de sa femme; cette main devint froide entre ses doigts. — Savez-vous mesdames, que l'abbé Jaumers a entrepris ma conversion? Il ne tient qu'à moi de m'embaumer d'une odeur de sainteté et de savourer les avant-goûts de la céleste béatitude que je vous souhaiterais si je ne craignais de finir comme un sermon. — Il sortit d'un pas lourd, en grimaçant le rire.
A peine était-il dehors qu'on annonça M. de
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Flavigny. Loyse ne savait pas encore cacher ses impressions ; mais la comtesse , avec une LaLileté compatissante , s'empara de la conversation.
— C'est miracle de vous voir, monsieur, dit-' elle , quand le domestique eut présenté un fauteuil à Emmanuel; on ne vous rencontre ni dans le monde , ni au spectacle , ni aux conférences de Saint-Sulpice.
— Madame , un chef de division au ministère des relations étrangères a de nombreuses ohlia;ations quand il est jaloux d'accomplir avec fidélité les devoirs de ses fonctions ; et puis je passe assez ordinairement la soirée auprès de ma mère qui est infirme ; elle aime à m'entendre lire.
— Après une telle justification , monsieur , dit enfin Loyse , on n'a plus le courage de vous gronder.
La comtesse de Touresnel se leva, et, regardant à la pendule : — O mon Dieu ! deux heures !.. Sans doute M. de Lorgeray m'attend chez moi.... Au revoir, ma chère amie.... je te verrai à la soirée de la duchesse ; après le sermon , on dansera.
La conversation continua entre Emmanuel et Loyse ; c'étaient des paroles vagues , brisées , tombant au hasard ; la conversation des idées , la vraie conversation établie entre eux , la conversation du geste , des yeux et des joues allait plus vite. Ils se
disaient dans cette conversation intime , inas^étique : — Que tu es touctante et belle ! — Emmanuel, j'ai bien souffert de ton absence. — Je n'ai pu résister au bonheur de te voir. — J'ai été bien émue quand je t'ai senti venir dans l'anticliambre. — Je voudrais appuyer mon cœur sur le tien et te couvrir de baisers. — Je suis à toi corps et ame.
Et la conversation des paroles disait : — Vous lisiez, madame, — Oui, monsieur, je lisais.., — La lecture vous distrait? — Quelquefois... — Les romans modernes tourmentent , dessèchent et flétrissent. — On le dit... — Quels livres lisiez-vous? — Rousseau, Helvétius , Dupuis!... Je cherche à comparer les systèmes.... — Et vous doutez? — Hélas! plus que jamais. — Vous devez être bien malheureuse, Loysel — Oh oui 1 je le suis , Emmanuel. — Ici les deux conversations n'en firent qu'une.
— Comment en arriverait-il autrement , entourée comme je le suis? Dans le monde, jamais on n'a tant parlé de religion, jamais on n'a eu si peu de foi; une élégante tartuferie est à la cour une sorte d'indulgence plénière , un droit acquis sur les places. Au sein de cette corruption que je ne puis accepter , car vous m'avez communiqué votre sincérité, Emmanuel , je suis un être mixte , incertain de moi-même ; et pas de bonheur domestique , pas un cœur où jeter les conûdences du mien... Puis