LE PACTE
et nous savons nous envelopper d'un mystère impénétrable.
— J'entends ; vous chercliez un éditeur responsable, dit-il en se plaçant auprès de lui.
— Pas précisément , mon cher Dervilié , pas précisément : mais , si vous le désirez , je vous présenterai à M. de Sérizy.... Il faudra paraître bien libéral dans cette maison....
— J'ai 1 habitude de l'improvisation ; mais
quand je réfléchis....
— Je vous le répète , j'éprouve des difficultés ; et , pour peu qu'il y ait péril pour vous , je m'abstiendrai....
— Je jouerais trop gros jeu, monsieurlevicomte...
— JMon amitié ne vous sera pas stérile....
— Sans doute , mais je crains....
— Toutes les lenteurs , toute la prudence imaginables.... Je ne hasarderai rien....
— Je ne puis m'empêcher de songer à celle responsabilité....
— Mon ami, vos espérances et les miennes se réaliseront
— Vous êtes bien bon.. . Toutefois je n'ose....
— Je vous serai dévoué....
— Si les soupçons....
— Demandez et vous obtiendrez...
— A la])onnc heure!.... dit Dervilié en lui frap-
pant dans la main, à la bonne henre!.... Alors je suis tout à vous , mon cher ami.
Cette impudente familiarité que le jeune pair s'était attirée , et qui semblait consommer un pacte infernal , le lit réfléchir quand il se retira
r.ES OBSTACLES S'AB.\ISSE?iT.
La furie (le notre volonté se heurte et se brise parfois contre les plus faibles obstacles ; une migraine ou un rhume, et en voilà pour tout un avenir détruit de fond en comble. Vous êtes admis auprès d'un grand, votre sort dépend de lui, il veut en secret vous étudier; mais la migraine vous tenaille le cerveau, le rhume pèse, 1 instrument de Tame eu est gêné; vous parlez mal; et, comme vous ne voyez rien de décisif dans Ihcure qui s'écoule, vous sortez; vous ne retrouverez plus votre protecteur, il vous a jugé. II en est de même pour ces vastes événemens qui bouleversent un état. Cromwell veut achever son œuvre immense ; il comprend que sa dynastie n'est pas consolidée; il a peut-être deviné Monck ; il veut.... Mais un grain de sable, dit Pascal , se glisse daus son urètre , s'y arrête , et
voilà CroniAvelI mort, tle grands desseins avortés. Après la victoire de Dresde , Napoléon se lève rayonnant de joie; il a vu sur sa carte le destin de ses ennemis ; il va les atteindre dans leur fuite , les refouler en une position dont, sur leurs derrières , un de ses lieutenans , Vandarae , ferme les issues ; et lui , il viendra les broyer à coups de boulets au fond du vaste et sanglant mortier oîi il les a jetés : la paix est à ce prix. Tout est prêt ; l'armée s'ébranle ; le terrible pilon se lève..., mais il ne retombe pas... Et pourquoi? Un maître-d'liôtel a servi j le matin, im plat de légumes mal apprêtés qui répugnent à l'estomac de l'empereur..., et une indigestion va sauver les rois coalisés. Isolé , sans appui contre les masses qui se pressent sur lui dans l'élan de leur fuite, Vandame est battu, fait prisonnier; tout change de face. Les vautours reviennent sur l'aigle , et l'explosion du pont de Leipsick annonce la chute de l'empire.... Vous qui l)lasphémez la Providence , ne faites par argument de ceci : ces faits, et tant d'autres, prouvent au contraire qu'il est une cause secrète à qui il sufllt des moindres événcmens pour changer la face de la terre. Maintenant nommez comme il vous plaira cette cause dominante, suprême , mais ne la niez pas.
La volonté que la Piovidcnce nous a donnée pour nous avancer dans le progrès , soit individuel , soit général , est une forte si puissante qu'elle [icut
LES OBSTACLES s'aBAISSENT. 191
combattre avec succès parfois les lois naturelles et les retarder de quelques instans. Nous en jouissons avec d'autant plus d'emportement que nous avons moins de temps à en jouir ; voilà pourquoi la volonté des vieillards est souvent très opiniâtre. Ils clierclient à se rattacher à la vie qui leur échappe ; se voir dépérir jour par jour doit être un cruel supplice, quand les consolations qui nous viennent du ciel manquent. M. de Coislier l'éprouvait; il s'était mis à Nice comme en une serre-chaude de santé ; il y versait l'or à pleines mains, retenant toujours auprès de lui un des plus hahiles médecins de Paris, vieilli dans la pratique et le scepticisme de son art. Toutefois il lui pesait gravement son pain , lui calculait les gouttes de vin à laisser tomber dans son verre, lui imposait des heures d'exercice et des heures d'immobilité ; il le montait , pour ainsi dire , comme une pendule. L'insuffisance du climat de Nice constatée, on essaya des eaux de Bagnères, de l'électricité , du galvanisme; mais le mal, nourri par les passions, était invétéré. Hygiène, eaux, méditations savantes, électricité , pile de Volta, rien n'arrêtait la décomposition qui envahissait le corps du malade et s'a])prochait des sources de la vie. Assistant à sa mort graduelle, le corps incliné, le visage plombé , terreux , le marquis dit un soir, eu posant une tasse de vermeil où il avait bu une potion soporifique : — Mais je suis donc perdu I — Et sou
œil inquiet se promenait de la marquise , enfoncée clans une bergère moelleuse , au docteur , qui lisait un journal. Le docteur, affectant de ne pas entendre, continua sa lecture ; la marquise balbutia quelques jnots vagues et froids. Elle était toujours assidue à ses côtés ; elle avait ses raisons pour le veiller ainsi.
Le lendemain , une berline à flexibles ressorts roulait lentement sur la route de Paris. Le marquis, enveloppé de riclies fourrures , passait les journées dans un silence stupide , s'effrayant du vent qui soufflait autour de la voiture, s'interdisant de respirer un air pur , mais glacé , et condamnant le docteur et Loyse à l'atmosphère où il vivait.
Dix jours s'écoulent, et la porte cochère de rbôtcl de Coislier est tendue de noir; une magnifique chapelle ardente, ornée de tout ce luxe que la religion catholique vend à l'orgueil des familles , attend, àSaint-Sulpice,le cercueil de M. de Coislier, qui s'avance suivi d'un cortège pompeusement lugubre. Que de vanité! Ainsi l'église entretient un des sept péchés capitaux ; c'est un de ses revenus. L'œil est ébloui de l'éclat des cierges et des larmes d'argent sur le velours noir , mais personne n'en répand de réelles.
Le marquis était venu mourir à Paris. Il avait encore des parcns ; mais , dans son orgueil de parvenu , il les avait relégués, au fond de quelques dcpartemens , en des emplois obscurs. Là , il leur
LES OBSTACLES s'aBAISSENT. 19Ô
avait ordonné , au nom d'un peu d'or qu'il leur jetait chaque année, de vivre silencieusement, sans jamais venir à Paris, et d'être enfin aussi morts que poss'Me. La marquise, dont la beauté avait ensorcelé la décrépitude impuissante et anticipée de son mari, était déjà en possession de son immense fortune : une donation, formulée avec les précautions et l'art d'une spoliation déguisée , la lui avait assurée à l'époque de son mariage.
Elle recevait aujourd'hui ses visites de condoléance ; et Emmanuel sortait de son appartement, quand la comtesse de Touresnel la trouva tout en larmes.
— O mon Dieu ! qu'as-tu donc à t'aflliger ainsi , Loyse ?
— Il part pour l'Italie, ma chère amie; il a demandé et obtenu une place de secrétaire d'ambassade ; il s'éloigne, il ne m'aime plus.
— Ne vois-tu donc pas , répondit la comtesse avec son optimisme habituel, que ce départ est, au contraire, plein de délicatesse et d'amour! Ton aventure du bal de la duchesse de D*** a fait bruit ; on a glosé ; et cet éloignement de quelques mois impose silence à toutes médisances déjouées. Jai vu Emmanuel clicz ta mère : je l'ai complimenté sur sa nomination ; il m'a remercié gracieusement en me disant que son séjour en Italie ne serait pas sans doute fort long. Nous nous sommes compris.
— Puisses-tu ne pas l'abuser! reprit-elle en sanglotant.
Cet entretien fut interrompu par des visites ; et les personnes qui sortirent avec la comtesse, frappées de cette tristesse et de ces pleurs , disaient : — On n'est pas plus sensilde que la marquise ! Elle regrette vivement son mari.... C'est fort Lien à elle! sa conduite est d une convenance parfaite.
Avant son départ , Emmanuel avait arraché à son ami la promesse de ne rien entreprendre de déshonorant sur Cornélie. Et , dans sa correspondance, il lui rappelait toujours cette parole donnée. Anatole lui répondait qu'il allait très rarement à Villed'Avray; que ses devoirs politiques étaient impérieux , absorbans , et quenfm il ne voulait pas hasarder son avenir pour une fantaisie , quelque piquante qu'elle fût. Il leurrait ainsi le confiant Emmanuel , qui fortifiait sa piété méditative au milieu des sites et des chefs-d'œuvre de la resplendissante Italie. L'imagination et les arts sont des alimens pour la prière.
Les visites d'Anatole à la ferme étaient devenues plus rares; il craignait d'éveiller des soupçons dans l'esprit de M. de Sérizy ; mais il n'en poursuivait pas moins son système d'empoisonnement moral avec
une froide et dangereuse habileté Quel frein
aurait pu l'arrêter? Il n'en avait aucun... hors celui de l'intérél bien cntcmlu. Et, dans ce syslèmc-là ,
LES OBSTACLES s'aBAISSENT. 195
quand on a réussi, tout est dit. Le succès prononce sur le bien ou le mal. On ne doit compte qu'à la loi humaine ; toute la morale réside dans la prudence et le bonheur.
Aussi Anatole avait-il su déjà présenter Dervilié à la ferme.
On était clans les clialeurs du mois tVaoût. Une chaise de poste s'arrête dans la rue Notre-Damedes-Champs ; Emmanuel en sort et s'élance dans les bras de sa mère et de ral)l)é Jaumers. On balbutie , on ne s'entend pas : on pleure ; c'est , lorsqu'on s'aime bien, tout ce qu'on peut dire en de tels momens.
Il venait d'être rappelé de ses fonctions de secrétaire et promu à un emploi éminent. La fortune s'opiniâtrait à lui donner la main et à l'entraîner vers elle. Nul doute aussi que la maison de Matarieux n'eût secrètement contribué à un avancement aussi rapide.
Sa première visite fut pour Anatole. Il traversa l'antichambre, où quelques solliciteurs attendaient. Cette fois , les domestiques ouvraient avec fraca*
les portes devant lui et le saluaient profondément. L'antichambre est souvent l'écho du salon , et les fines allusions sur la liaison de Loyse et d'Emmanuel s'y changeaient en assez grossières plaisanteries.
Il trouva son ami mollement étendu sur un fauteuil, entouré de journaux, de billets parfumés, de romans , de dossiers et de brochures politiques. Leurs embrasseraens furent vifs , leur entretien plein d'abandon. Mais c'était l'heure d'aller à la chambre des pairs : Anatole devait y faire un rapport important. Il en donna lecture à Emmanuel , qui y sentit une déviation à ces principes qu'ils avaient tant de fois discutés ensemble, et sa franchise ne fut pas muette. Anatole parut d'abord embarrassé, et lui dit qu'il fallait ici faire un peu fléchir le rigorisme de la théorie en faveur des faits et des résultats à obtenir. Il le conduisit ensuite chez sa mère, dont raccueil fut plus affectueux que de coutume.
Emmanuel dirigea bientôt après son cabriolet vers riiôtel de Coislier. Ne pas se présenter chez la marquise , c'eût été plus qu'une impolitesse, c'eût été un outrage.
Loyse se plaisait à embellir son hôtel. Toiit ce que le luxe moderne a d'ingénieux et d'éclatant, les arts de précieux et de fini, tapis , statues, tableaux, vases, lustres éblouissons, candélabres,
NELF MOIS APRÈS. 190
bronzes, étaient réunis là, mais sans confusion ; un goût délicat, l'œil d'une femme y présidaient. Ici des demi-jours étaient ménagés sous les replis de rideaux moirés et de mousseline ; les tentures variées égayaient la vue ; là des jardinières, où des fleurs réelles se mêlaient à des fleurs factices, embaumaient l'air en des proportions données ; lits de repos, soyeux divans, liarpes et pianos, verdure sous les fenêtres , arbres touffus , murmures d'un jet d'eau , tout concourait à y faire de l'existence un doux enchantement. La beauté de ses équipages était vantée, et son maître-d'hôtel célèbre. Les fruits les plus rares , les mets les plus recherchés , les vins des meilleurs crûs d Europe, chargeaient sa table ; elle y présidait avec une grâce enivrante , passait ses journées à étudier ses caprices et à les satisfaire, puis elle s'ennuyait de n'en plus avoir. Le souvenir d'un seul homme absent de ces plaisirs les lui gâtait.
Elle s'enfermait avec la comtesse, ou sortait avec elle : par momens, riante, animée; par momens , triste et les yeux humides. Elle n'était pas heureuse.
Elle portait ce joli demi-deuil qui vient en aide aux teints médiocres, et «{ui faisait étinceler le sien. Etre si séduisante , avoir dix-neuf ans , en être encore à toutes les illusions de l'amour, vivre dans la fraîcheur d lin ])reniier sentiment ; développer un
esprit supérieur , hardi, qui se raillait des préjugés convenus; dominer les hommes empressés à lui adresser leurs hommages , mais être dominée par celui qui lui refusait les siens; posséder des talens perfectionnés dans les loisirs du veuvage ; millionnaire et indépendante!... voilà où elle en était! Les plus riches partis de l'aristocratie et de la banque s'étaient présentés et avaient été refusés ; on intriguait pour être admis chez elle ; on mettait en avant ses amis, on s'agitait, on correspondait; c'était toute une diplomatie pour une invitation à dîner.
Madame de Matarieux avait déjà vu se briser son faible pouvoir devant une volonté de sa fille , trop énergiquement prononcée pour souffrir de nouvelles instances. — Je ne veux pas me marier, disaitelle; je me trouve heureuse ainsi; je suis riche , et je n'ai besoin de personne pour diriger ma fortune. Je ne veux pas me marier ; qu'on ne m'en parle plus. — Elle examinait elle-même les comptes de ses hommes d'affaires et de ses fermiers, réglait ceux des fournisseurs , visitait ses teires , ordonnait les réparations, calculait les devis et étonnait les notaires par la netteté de son jugement. Puis elle conservait , au milieu de tous ces arides détails , l'élégance d'une femme de haut rang; un simple livret lui suffisait pour se rendre compte de ses revenus et de ses dépenses , et rien n'était plus gracieux
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que ce livret : un pur vélin était emprisonné dans une couverture de maroquin vert où se jouaient des arabesques dorées; elle disait, en riant avec la comtesse de Tourcsnel, que c'était son manuscrit vert.
Il n'y a point de mots qui puissent résumer ce caractère , car le mot matérialiste a vieilli ; il ne répond plus à ce qui est. Le matérialisme suppose un système, et Ton n'en a pas; on réalise aujourd'hui, mais on ne discute plus : on songe à s'enricliir , à jouir; les voies les plus directes et les plus positives sont celles qu'on emploie; l'intérêt bien entendu domine; il est partout, jusque dans Taumône. Certes on n est pas religieux parce qu'on assiste aux offices, on l'est par l'intérieur de lame. Madame de Touresnel, en accomplissant les pratiquée extérieures et périodiques du catholicisme , était plus matérialiste (je me sers de ce mot faute de mieux) que Loyse, qui avait encore de la foi en amour, ce que 1 on commence à traiter assez ouvertement de niaiserie.
Emmanuel traversait les appartemens , ébloui de leur gracieuse magniliccnce. Un domestique était allé prévenir la marquise de son arrivée , tandis qu'il se promenait, s arrêtant, au hasard, devant quelques tableaux. II avait pensé qu elle serait émue, attendrie aux larmes... nullement! En entrant^ elle le salua avec dignité et réserve , et s'assit en silence.
Seulement son mouchoir qu'elle tenait à la main était froissé par la pression ; et qui eût touché cette main l'eût trouvée humide iVune sueur froitle.
Sa taille avait pris un développement qui , loin d en déformer Félégance , la dessinait mieux à rtril. Emmanuel paraissait embarrassé : elle eut en compassion son air contraint, et lui parla de l'Italie. Il se remit ; il appelait la raison et la volonté à son aide contre tant de séductions ; il se rappelait les conseils de l'abbé Jaumers qui lui disait souvent que Loyse n'avait que des passions fébriles , de peu de durée comme tout ce qui a le caractère de l'emportement ; qu'il existait une antipathie trop prononcée entre leurs façons de voir pour qu'ils pussent être heureux ensemble : mais l'aspect de I-oyse renouvelait au cœur d'Emmanuel les luttes dont il souffrait. La visite se passa en observations mutuelles. ]N'arrive-t-il pas souvent qu'on ne se dise rien, précisément parce qu'on a trop à se dire? On contient alors ses pensées prêtes à déborder; on a peur de l'émotion, on la tient en bride, et l'on cache le bouillonnement qui est au dedans de soi sous une apparente froideur. Parfois mcme la violence des passions rend stupidc.
La conversation maijnétique dont j'ai déjà eu roccasion de parler , convei'sation qui s'établit entre personnes vives à l'impression et qui s'aiment, celte conversation ne s'échanjicait plus eulie Emmanuel
et Loyse ; les lapports secrets étaient peut-être luises dans 1 un d'eux , ou peut-être leur entretien n'ctait-il aujourd hui que cette guerre de paroles où Ion s'étudie à se surprendre, où l'on manœuvre, pour ainsi dire, sur un geste, où l'on prend position sur un mot , où l'on combat de politesse pour mieui s'arracher un secret.
— Vous aimez donc bien l'Italie, monsieur ? dit la marquise, après une exclamation de l'entbousiaste. Cette chaleur d'éloges est quelque peu exagérée.
— Ah ! madame, quand vous l'aurez visitée, peutêtre m'accuserez-vous de froideur.
— Prenez garde , monsieur : il me semble que ce serait une sorte d'accusation pour l'avenir d'un jeune homme.
— Vous avez raison , et tous les succès naîtraient de la chaleur de lame et du talent, si la société était organisée comme elle doit l'être, comme elle le sera, je l'espcre, un jour: mais aujourd'hui celte exaltation est un danger, car elle vous livre pieds et poings liés ; elle vous laisse à la merci des gens qui, à froid, savent jouer la chaleur et mentir avec hnesse, quand la franchise vous jaillit du cœur, à vous bon jeune homme!
— Il ne m'a pas comprise, pensa douloureusement la marquise ; c'est son amour que j'accusais : il n'en a plus.
— Elle ne m'aime plus , pensait Emmanuel ; elle n'est point émue , elle me raille.
— Vous criez contre la société , monsieur ; et que vous a-t-elle donc fait, cette pauvre société?...
— Mon malheur, madame! oui, monmaUieur!... Qu'importent les faveurs qu elle me jette sans trop y regarder? Le bonheur n'est-il que dans le boire et le manger ? l'esprit ne demande-t-il pas aussi sa nourriture? cette nourriture qu'elle m'offre , c'est du poison.
— Vous exagérez encore. Les jouissances de la fortune contribuent au bonheur... A la vérité tout n'est pas là.... Il faut partager pour jouir....
— Le siècle ne tourne-t-il pas en ridicule tout ce qui est idéalisme? La religion elle-même n'estelle pas tombée dans le domaine de l'exploitation matérielle? Il n'est pas de vraie joie pour lame, là où la croyance n'est pas.
— Il ne m'a pas comprise! je parlais d'amour, pensa-t-elle encore.
— Il n'y a plus d'élan , poursuivit-il ; je ne trouve plus ni vertus fortes ni vices énergiques. Tout s'efface, tout se nivelle, tout s'aplanit; et l'on se met aussi vite à la mode d'une bassesse que d'un habit. Le calcul est partout, même dans la prière; il dessèche et tue. La vie actuelle c'est l'addition et la soustraction, présentées sous toutes les formes : vous les rencontiez à chaque pas. Argumentez-vous
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en faveur d'une idée généi'euse , grande , où il y a un noble liasard à courir? on vous répond : « Ce n'est pas cela! l'addition! l'addition! » Proposezvous une mesure large et populaire, utile à l'industrie des classes pauvres ? on vous crie : « Prenez garde! le budget!... La soustraction! la soustraction!... » On les heurte partout, ces deux fantômes à l'œil creux et avide, au visage décharné. Elles marchent en reines à travers ce siècle vénal; elles se raillent de la poésie , qu'elles achètent parfois afin de l'avilir; elles dictent souvent les plans de lios philantropes ; elles font du coffre -fort d'un banquier le trône du monde; elles s'y asseyent, de là régentent les cabinets de l'Europe. Et qui mettront-elles un jour à leur solde?.... la liberté elle-même.
— Quelle colère!.... dit-elle d'un ton rêveur. Je vous avoue que je fais grand cas de l'addition et de la soustraction, moi qui vous parle....
— Je sais, madame, que vous entendez fort bien la gestion de vos revenus. — Elle aussi! vint-il à penser; le calcul a rompu le dernier ressort de son cœur, l'amour....
— Anatole, reprit-elle, a peut-être eu l'indiscrétion de vous parler de mon Manuscrit f^ert y «|ue je n'ose pas comparer au vôtre... 3Iais ces soins ne m'empêchent pas de cultiver un peu les arts , la musique surtout. La musique! vous l'aimez?....
L'Italie vous a peut-être rendu difficile ? Toutefois, si après-demain vous êtes dans un de vos jours d'indulgence , venez passer la soirée ici ; j'aurai une réunion d'artistes et d'amateurs distingués.
Il accepta avec empressement ; elle s'en réjouit. Elle était même heureuse d'être un peu grondée ; on se ressaisit à tout quand on aime.
Le jour du concert, Anatole montait à cinq heures chez son ami. — Mon cher Emmanuel , ma sœur ne t'a pas invité à diner l'autre jour. De jeune femme à jeune homme il y a des convenances à observer; mais moi je te conduis sans façon chez elle. N'es-tu pas l'ami de la maison?... Son maitred'hôtel est un chimiste culinaire des plus savans , une des célébrités modernes , uu grand homme , enfin, qui a sauvé la France.... attendu qu'il a donné la majorité à je ne sais combien de ministères.
Emmanuel sentit le ridicule d'un refus, et même d'ime hésitation.
Ce que le goût le plus délicat et le plus raffiné peut désirer, ce que la science gastronomique a de plus provoquant et de plus rare se disputaient , à ce diner , les désirs des convives , au milieu des vases d'argent , des porcelaines et des cristaux éblouissans : c'était uu diner dont le superflu aurait pu nourrir vingt familles pendant deux jours !
Le concert fut brillant , et la soirée douce à Loyse. Sa voix s'embellit do la piésenrc d'Eiiunanucl ; elle
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chanta, ou, pour mieux dire, l'amour chanta en elle. Elle avait choisi un amiante de Mozart. Les artistes, omemens de cette fête, filaient des sons avec une suavité plus méthodique , notaient la passion avec plus de netteté et de précision , déroulaient bien mieux les ressources d ime brillante vocalisation ; mais aucun d'eux n'eut une accentuation plus plaintive et plus tendre. Involontairement, elle mit toute l'histoire de son cœur dans cette musique : elle la raconta , sans y songer , par des inflexions mélancoliques , par des élans soudains , puis comprimés , et s'éteis^ant eu vagues murmures. Un silence profond régnait dans l'assemblée. Plongé en ces mélodies, appuyé sur le piano , Emmanuel se laissait enivrer au charme de la musique de Mozart , qui a tant mis dans cette musique, qu'elle est tout lui. Insensiblement Emmanuel perdait le souvenir de cette Loyse , telle que l'ont faite le monde et son éducation vicieuse. Il écoutait, et la voix qui chantait était solennellement harmonieuse ; elle oscillait ; c'était un hymne , une plainte , des élancemens vers im bonheur rêvé , une transition de la terre au ciel. Sa poitrine se gonflait sous l'émotion croissante, les candélabres jetaient im éclat plus vif; la tête de Loyse , illuminée par les bougies du piano , rayonnait ; l'émail de ses yeux élevés lançait du feu au travers de quelques larmes combattues. Il n'avait plus souvenir du passé. C'était bien là cette
LK MAMSCRIT VEKT.
femme quil cLerchait ; car il croyait sentir, au milieu de ces vibrations vocales si pénétrantes, conune nne prière qui montait.
Lorsque le chant cessa , il s'élança vers elle , lui offrit la main et la reconduisit à son fauteuil dans tout le désordre de l'émotion qui l'aj^itait... IMais les bravos qui éclatèrent le remirent en face de la réalité; il se retrouva dans un salon, entouré de jeunes élégans qui s'empressaient autour de la marquise et s'écriaient en se dandinant : — Charmant î délicieux ! on ne chante pas mieux aux Bouffes!.... — Le piano n'est pas d'accord, dit Lovse pour cacher son trouble ; la chaleur détend les cordes. — Et, frappé de je ne sais quelle tristesse, il se retira dans un coin de l'appartement.
D Orbéry et Dervilié AÏnrent 1 y trouver. — Tu le vois, mon cher, disait d'Orbéry, les poètes ont le don de la propbétie; tu vas si vite que l'œil ne peut te suivre. Dans quelques jours, millionnaire et puissant!... Ah çà, tu ne seras pas insolent!
• — Monsieur de Flavigny a trop de philosophie, dit Dervilié en s inclinant, xm trop beau caractère pour s'enivrer au philtre empoisonneur de la fortune.
— Parbleu! voilà une petite phrase qui sent l'article à faire lever le cœur, mon Dervilié; tu t'en soûlerais bien , toi , flatteur, si l'on approchait ce philtre-là de tes lèvres : mais personne ne voudrait plus boire après toi.
D'Orbéry ricanait en lui lançant cette amère vérité ; et Dervilié en riait lui-même. On faisait cercle autour d'Emmanuel , on l'écoutait , on l'admirait même avant qu'il eût parlé. Madame de Touresnel lui dit : — Veuillez prévenir madame votre mère que j'aurai llionneur de passer chez elle dimanche ; nous irons ensemble à Saint-Thomasd'Aquin.
L'air était pesant , toutes les fenêtres étaient ouvertes et de plain-pied sur le jardin, d'où émanaient des parfums échappés des fleurs qui étoilaient le frais gazon du parterre; le jet d'eau rafraîchissait, sinon l'almosphère , du moins la pensée ; sa poussière de cristal scintillait parmi les grands arbres. Par momens , la musique était interrompue , ou cherchait un peu de fraîcheur, on se dispersait dans les appartemens ; des groupes de femmes et d'hommes circulaient sur la terrasse qui régnait le long de la façade, où s'élevaient des colonnettes de bronze; le gaz, en y brûlant, dardait ses vives lueurs ; les roy)es chatoyaient , les écharpes semblaient errer comme des vapeurs colorées sur des cous charmans; des domestiques offraient, sur de riches plateaux , les sucreries aux formes capricieuses, des sirops rafraîchissans, des sorbets , des glaces de toutes couleurs. On se souriait, on rentrait au bruit de la musique , on se posait aux embrasures des fenêtres, aux portes; les accords des
210 LE MANUSCRIT VEET.
instrumens 2;lissaient purs comme le ciel de celte belle nuit. Tout était là prestige , jouissances, luxe, liberté de bon ton, formes exquises; ctLoysc , qui s'était déjà parée de quelques ornemens étrangers à son demi -deuil, semblait, sous un collier de diamans, la séduisante fée qui douait cette fcte d'éclat et d'encliantement.
Elle s'appuyait sur une des balustrades de la terrasse et causait avec trois jeunes dames. Emmanuel s'approcha, et, après quelques mots échangés, les trois dames s'éloignèrent. — O la touchante voix , madame, lui disait-il ; j'ai cru entendre une musique venue du ciel, une musique d'anges.
— Ces dames, reprit-elle, rient tout bas de votre expression.... Vous savez bien que j'aime les images dont vous parez vos discours , à quelque mythciOgie que vous les empruntiez ;... mais je crains pour vous le ridicule.... Eh ! nous sommes si bien sur la terre, restons-y; c'est plus sûr. — Elle se croyait assez puissante aujourd'hui pour le railler.
— Mille remercîmens pour votre obligeant avis , madame ; j'ai pris l'expression qui rendait l'impression que vous avez produite sur moi , je vous demande pardim de n'avoir pas compris ce qu'elle peut avoir de ridicule.
— Vous savez si bien l'éviter ordinairement.... La société est de nos jours si railleuse !
— Je me plie à ses usages ; mais , je vous le
répète, madame, j'ai été entraîné à dire ce que j'ai senti....
— Et ce fameux manuscrit vert, reprit-elle avec un pétillement de gaîté, quand donc m'en lirez-vous des fragmens?
— Que voulez-vous entendre? de graves moralités, qui peut-être vous ennuieront... Croyez-moi, ne les lisons pas ensemble.
— Expliquez-moi la raison....
— Croyez-moi, madame....
— Et pourquoi cela?... je ne suis pas intolérante dans mes opinions.... Mais savez-vous aussi que ce que vous dites là sent l'épigramme?... Avec moi , ce n'est pas bien , Emmanuel !
Sa voix s'était suavement amollie, et la volonté de l'enthousiaste pliait sous les féeriques enchantemens et le pouvoir fascinateur de cette jeune reine du luxe et des sensations. Le matérialisme semblait représenté là en tout ce qu'il a de jouissances et d'enivremens ; il subjuguait lame d'Emmanuel , lassé de tant de luttes. Il s'appuya demi-vaincu sur la balustrade ; et , dans ce moment , les boucles des cheveux dcLoyse elllcurèrent la joue qui s'inclinait ; elle se recula : mais ce toucher parfumé le jetait dans une moite langueur , et elle vit qu'il lui appartenait encore.
Un domestique vint la prévenir qu'on la demandait; elle le suivit. Emmanuel se promenait, tout
roveur le long de la terrasse. 11 alla jusqu'à l'une des extrémités qui donnait sur ranlichambre ; il entendit parler assez vivement et prêta rorellle. Caché derrière un volet entr'onvcrt , il vit une vieille femme mal vêtue debout , humblement inclinée devant la marquise. Le domestique se tenait à l'écart.
— Pourquoi venir ici, à cette heure?
— Nous arrivons , madame , et nous n'avons pas d'argent.
— Ce voyage me déplaît Ne pouviez-vous
attendre à demain?.... Joseph 1 pourquoi m'avoir dérangée?....
— Celte femme pleurait , madame la marquise.
— Nous n'avons pas de pain, ma chère dame...
— Je me suis égarée dans ces rues de Paris
nous arrivons....
— Silence!... Votre adresse?
— Rue Saint-Médard , n" 142.
— Je vous enverrai mon homme d'affaires demain matin ; mais ne m'importunez plus , vous et votre mari. — Elle lui tourna le dos. Ce n'était plus cette belle voix argentine qui parlait et chantait si tendrement; non, des sons aigres, secs, hautains, en présence du malheur qui supplie!...
La vieille femme s'éloigna en murmuiant. Loyse traversa, le sourire sur les lèvres, les salons ani-
mes. Le concert interrompu quelques instans recommença ; elle conquit de nouveaux suffrages.... Elle chanta délicieusement encore... Emmanuel ne fut pas ému.
tX SIXIÈME ÉTAGE.
LEleadeiuain matin, Ëmuianiiel se diiigeait vers le quartier Saint-Marcel. Il traversa des rues étroites, sombres, humides, infectes: là des miasmes viciés, l'air empuanti de sales odeurs; des allées noires, des murs suintans , des voix rauques ou grêles, des corps rachitiques, des visages blêmes, livides, pustuleux, effrayans, atroces; des plaies sous des haillons boueux et troués annoncent la demeure du pauvre.
Pauvre! conçoit-on toute l'énergie affreuse de ce mot? Pauvre! dans un siècle endurci à voir souffrir, pauvre veut dire moins qu'homme; être jtauvrc , n'avoir pas un morceau de pain , c'est, aux yeux de qui ne croit pas à une ame , c'est être 1 égal du chien sans maître qui va furetant en cherchant quelques os dans les bourbiers ; c'est cire
l'égal da chiffon à demi pourri que le crochet du chiffonnier jette dans la hotte. Entre le chiffon et • le chiffonnier, c'est l'affaire du temps, de quelques jours à attendre. Oh! qu'il y a loin du pauvre , tel que nous l'a fait ce système flétrissant , au pauvre de l'Évangile! Le christianisme, le pur, le vrai christianisme, qui ne ressemlde guère à celui qu'on prêche dans Lien des chaires du catholicisme, élève ceux que le hasard de la fortune rabaisse , et rabaisse ceux que le sort élève. Sublime et mystérieux rapprochement qui conseille l'aumône , qui en fait même un devoir sacré ; car il faut que l'opulence se rachète et obtienne ainsi pardon devant Dieu.... Christianisme , loi des lois, simplicité primitive de l'église , qu'êtes-vous devenus ? Ils vous ont étouffés sous les dogmes et les pratiques , sous le luxe des mitres et des chasubles dorées , sous la vanité épiscopalc ; leurs furibondes menaces cachent des intérêts matériels , fangeux , et non la défense de vos maximes grandes et simples.
Amsi pensait Emmanuel en parcourant le tortueux dédale de ces rues que l'air ne sèche jamais, et où le soleil n'apparaît que terni. Il glissait , il chancelait sur le pavé visqueux ; il se rappelait les scènes de la nuit ; et ces mots : — Pourquoi m'at-on dérangée ?... — Silence !... — Ne m'importunez plus, vous clvolre mari... aigrement prononcés, le faisaient tressaillir.
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Il voulait secourir lui-même cette pauvre femme, et le plaisir anticipé de l'œuvre charitable qu'il méditait, allégeait un peu le chagrin qui pesait en lui. Une bonne action est le remède qu'on devrait toujours opposer aux peines de la vie. Que ceux qui gémissent , travaillés d'un malaise produit par la lassitude des plaisirs , en fassent l'épreuve ; qu'ils comparent la joie qu'on goûte dans le grabat du pauvre avec les enivremens de leurs voluptés ; ils apprendront qu'il y a mieux, même à raisonner dans leur système. Eh ! n'est-ce pas une belle leçon que de voir l'égoïsme lui-même obligé de se réfugier dans la vertu pour y trouver des plaisirs rafraîchissans et vrais !
Emmanuel traversa la rue Mouffetard , triste , longue , et s'arrêta enfin dans la rue Saint-3Iédard, au numéro indiqué. Il pénétra à tâtons dans un couloir étroit , rencontra un escalier et en monta avec précaution les degrés qui criaient et craquaient sous ses pas. Il ignorait le nom de la vieille femme qu'il cherchait ; mais il pensait que , pauvre comme elle était , elle devait occuper le dernier étage de cette misérable maison. Arrivé au milieu de l'escalier, et se soutenant à une corde humide attachée au mur par quelques anneaux en fer, il s'arrêta pour reconnaître les lieux et respirer ; l'air et la lumière lui manquaient ; il se sentit tout à roup saisi , enveloppé par deux bras nus , et vit une
tête de femme jenne et flétrie : — Où vas-ta, mon aimable? lui dit une voix dure. Viens, ma chambre est là ! • — Il devina. Le vice doit souvent habiter près de la misère abandonnée à elle-même. Il la repoussa avec l'horreur que vous inspirerait nn crapaud immonde qui se traînerait sur votre figure pendant la nuit. II l'entendit proférer je ne sais quel blasphème impur , et franchit les derniers degrés.
Il frappa à une porte; on ouvrit. Il aperçut dans un bouge , où une faible lueur glissait à travers les barreaux d'une fenêtre donnant sur l'escalier même, «ne femme amaigrie et deux enfans demi-nus couchés sur quelques poignées de paille ; pas un meuble , pas une chaise; une hotte et un crochet adossés au mur : un air méphitique le saisit à la gorge, il porta malgré lui son mouchoir sur sa bouche... : tant de misère lui fit peur.
— Que voulez-vous, monsieur? lui dit-elle d'une voix épuisée, éteinte.
-^ Est-ce vous qui vous êtes présentée, la nuit passée, chez madame la marquise de Coislier?
— Monsieur!... Ce n'est pas moi... — La stupeur de son regard était effrayante.
— Vous paraissez bien malheureuse?
— C'est que je n'ai pas mangé depuis hier matin , ni mes enfans non plus ; ils vont se ré-
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veiller, et je n'ai pas une bouchée de pain à leur «lonner.
— Tenez! ma pauvre femme , achetez-en, dit-il en lui offrant quelques pièces de monnaie. — Elle lui baisa les mains en pleurant. Les enfans s'étaient réveillés au mot seul de pain.
— Antoine, dit-elle, cours acheter du pain, et remercie monsieur. — Les deux enfans sortirent en poussant des cris de joie. Elle se pencha sur l'escalier, et lui cria : — Donne la main à ton petit frère , et prends garde de tomber. N'ayez pas mauvaise idée de moi, mon cher monsieur, repritelle ; je ne mendie pas d'ordinaire : mon mari est chiffonnier et balayeur, je porte la hotte aussi; mais je suis malade... Si je vais à l'hôpital , qui prendra soin de mes chers petits?... Le balayage ne va pas ; par malheur, il a fait beau temps. Mon pauvre homme travaille tant que la journée est longue, et la nuit aussi... Cela ne suffit pas.
— Pourquoi ne vous présentez-vous pas aux bureaux de bienfaisance?
— J'y suis allée, mon bon monsieur, mais on m'a dit que je ne suis pas indigente !
— Comment?...
— Il faut, pour être indigente, avoir soixante ans , ou un membre cassé , ou une infirmité , ou trois enfans... Vous voyez qu'il me manque un cn- Cint pour être inrligcntc.
220 LE MAXrSCRIT VERT.
— O mon Dieu!.-, mon Dieu!...
— Mon mari s'est écrié en apprenant celte nouvelle si triste pour nous : — Il faut donc que je vole, ou que j'assassine pour vivre ? — Je l'ai calmé comme j'ai pu; voyez-vous , il était furieux... C'est qu'il y a de 1 injustice... ; c'est que j'ai une parente dans la maison à côté, quia bien quatre cents bons francs de rente , et qui est indigente , elle , car elle a trois enfans...'; et puis on la protège, voyez-vous!-. Notre misère vous fait peine... Ah ! c'est bien autre chose chez les logeurs , où l'on passe la nuit pour deux sous ; figurez-vous qu'ils sont couchés quelquefois cinquante dans des greniers , hommes et femmes , péle-mêle comme des chiens , sauf le respect que je vous dois... C'est une horreur!
Emmanuel frémissait à l'aspect de ces plaies hideuses du corps social. Les enfans rapportèrent du pain et quelques pommes de terre ; la mère leur en distribua, et ils se mirent à les dévorer avec une avidité qui faisait mal à voir.
— Mais , vous demandiez quelqu'un , je crois ?
— Oui , une vieille femme qui doit être arrivée ici depuis quelques jours.
ï I/auleur de ce livre rend hommage aux intentions des membres dtf l'administration centrale des hospices et des secoars à domicile de Paris ; mais il ne peut s'empcchcr d'appeler leur attention éclairée sur celte parlie de son ri-'glemenl. Ne serait-il pas possible de trouver ud tarif d'indigence plus éijuitable ?
UN SIXIÈME KTAGE. 221
— Attendez.... attendez.... descendez au quatrième étage, et Dieu vous bénisse, mon charitalde monsieur.
— Vous n'avez ni viande ni bouillon , et vous êtes malade!.... Prenez et procurez-vous ce dont vous avez besoin. — Il lui donna plusieurs pièces de cinq francs. A la vue de l'argent, elle fut près de s'évanouir, tant sa joie fut vive! les enfans regardaient, étonnés. Quand il la vit remise , il descendit en lui disant : — Avez soin de vous et de vos enfans; je reviendrai.
L'appartement du quatrième étage était du moins habitable. Quelques meubles , un lit à flèche , une fenêtre donnant sur la rue , une malle dans un coin ; la pauvreté , mais non pas cet excès de misère, qui fait de la vie une agonie dans un tombeau, où l'on peut calculer combien de jours doit durer celte lente asphyxie. Un homme et une femme, qui pouvaient compter environ chacun soixante ans, vinrent au-devant d'Emmanuel. Ils le firent asseoir.
— Excusez, je vous prie, ma visite, dit-il, et si vous trouvez quelque indiscrétion dans ma démarche , veuillez m'en prévenir, et je me retirerai aussitôt.
— Parlez, monsieur dit le vieillard.
— Je vous ai vue , madame , chez la marquise
MANOSC. VERT. T. I. 19
de Coislier , hier au soir. Vous demandiez des secours, et j'ai pensé qu'une faible offrande....
— Madame la marquise a déjà envoyé...
— Ne vante pas cette femme, Marcelline, dit le vieillard en fronçant le sourcil et en agitant sa main gauche (son bras droit était paralysé). Ne vante pas cette femme. Si monsieur veut nous promettre le secret , je vais la lui faire connaître , moi 1
— Soyez assuré d'un profond silence. Je me nomjne Emmanuel de Flavigny.
— Et moi, Pierre Coislier.
— Quoi?
— Pierre Coislier, cousin de madame la marquise, par son noble mari , reprit le vieillard avec un rire sardonique. Nous étiorts tous deux républicains en 89. On se battait à la frontière. Je m'y suis battu, moi : mon corps est tout sillonné de cicatrices. Mon noble cousin servait dans les bureaux de je ne sais plus quel ministère. Au 18 brumaire, j'ai protesté contre le tueur des libertés. Mon noble cousin s'est fait son valet, et a su alonger son nom de l'illustre particule de: puis il m'a fait obtenir un emploi dans le département des Basses-Alpes. J'y ai vieilli sans me plaindre, parce que j'avais en horreur l'homme qui avait assassiné la république. La paralvsie vient de me mettre à la retraite. Huit cents francs ne peuvent nous suffire à ma pauvre femme
UN SIXIEME étagk. 225
et à moi. Nous sommes venus à Paris afin d'obtenir mieux. La marquise ne veut pas nous recevoir ; mais elle nous lait l'aumône. Elle nous a envoyé mille francs par son liomme d'affaires , et nous a annoncé que, si nous quittons Paris, elle aura soin de nous. Je devrais n'écouler qu'une juste fierté, aller chez la marquise, et lui rejeter son argent comme un bon réjmblicain , sachant mourir... La faim ou un boulet , c'est toujours la mort pour la république une et indivisible. Ce serait beau et digne d'un soldat de Hoche, de Rléber et de Dumouriez. Ce serait beau de mourir en criant : T^ive la liberté .' Ce serait beau vraiment qu'on ne trouvât chez lui que la décoration de la Bastille , son sabre d'honneur , gagné à Jemmapes , et pas un sou pour l'enterrer : ce serait beau, vraiment! Mais, jeune
homme, je ne mourrais pas seul. Cette pauvre femme aurait faim aussi, et elle n'a pas l'honneur d'être républicaine; je ne puis pas disposer d'elle comme de moi , et je me sens devenir femme quand elle pleure... Ainsi , je n'ai plus qu'à baisser la tête , à tendre la main , et à mourir dans mon coin.
Aussi bien je ne suis pas cousin de madame la marquise : mon nom n'est pas le sien. Mon nom n'a pas été sali par la particule de, cette prostituée de toutes les noblesses. Je suis Coislicr, le vrai Goislier de la répiil)liquc ; un patriote qui est aujourd'hui ce qu il était en 89; qui se fait gloire d'avoir
vécu pauvre; mais qui est bien lionteux, je vous assure, d'attendre ses dernières boucliées de pain de la pitié d'une marquise.
— Au nom du ciel, monsieur, ne dites pas un mot de ce qu il vient de vous débiter là, s'écria la vieille femme. Jésus! nous serions perdus si madame la marquise savait....
— Elle 1 ignorera, madame.
— Vous êtes un digne jeune homme! Venir nous offrir.... Etes-vous républicain, par hasard? Je le voudrais de grand cœur.
— J'aime la liberté, monsieur; elle élève et agrandit. Mais la forme de gouvernement dont vous me parlez ne me semble pas compatible avec nos mœurs actuelles!
— Ah! vous n'êtes pas républicain! Eh bien! tant pis , j'en suis fâché pour vous... Au fait, la race des géans de S9 s'éteint; c'est le règne des nains aujourd'hui... Ces Bourbons qui sont revenus pêlemêle avec les cosaques....
— Jésus, mon Dieu!... Tais-toi donc.
— De quoi te mêlcs-tu , femme? Dis tes patenôtres et laisse-nous en paix. Une physionomie comme celle de monsieur provoque la confiance, et cette physionomie ne ment pas. D'ailleurs, nous allons paitir, maintenant qu'on nous a fait l'aumône.
Emmanuel se leva et lui donna son adresse , en le priant d excuser sa visite et d'éprouver son zèle à