‹ Le manuscrit vertChapitre 42 sur 49 · CN SIXIÈME ÉTAGE · texte numérisé non relu

CN SIXIÈME ÉTAGE

lui être utile, dès que l'occasion s'en présenterait. — Grand merci, monsieur. Je ne vousrefuse pas; cette pauvre femme aura peut-être recours à vous. Adieu... Souliaitez-moi de mourir bientôt, et puissiezvous un jour chanter :

tt Allons, enfans de la patrie, « Le jnur de gloire est arrive, w

Emmanuellui serra la main et descendit l'escalier de cette lusubre maison.

Des nuages chargés de fluide électrique se promenaient lourdement dans l'atmosphère ; ils encadraient de leurs masses, les unes grisâtres, les autres d'une teinte plus noire, les hauteurs de Belleville , de Montmartre, de Saint-Cloud et de Meudon. Paris, au fond de l'entonnoir formé par ces collines , s'obscurcissait, et ses monumens prenaient la teinte des nuées qui s'amoncelaient; leurs formes gigantesques se concentraient, ou s'étendaient bizarrement. Quelquefois le soleil, comme un disque embrasé, perçait leur amas opaque et lançait de flamboyantes clartés dans les rues ; puis , sitôt qu il rentrait derrière sou rideau de vapeurs, l'obscurité renaissait. Les chaleurs de la canicule allaient expirer : mais l'été , en se reliranl, jetait à notre hémisphère des adieux cnnainmés.

Sourdement agité comme la nature , Emmanuel regardait de sa fenêtre les mouvemens stratégiques des nuages prêts à s'entrechoquer. Ils prenaient position les uns devant les autres, comme animes d'une fureur silencieuse : on eût dit qu'ils attendaient l'instant de s'attaquer. Le jeune exalté souriait à la majesté de ce spectacle; il tenait à la main son manuscrit vert.

Sept heures sonnèrent à sa pendule; il soupira, leva les mains au ciel , s'écria : Mon Dieu , tu vois mon cœur.,. Soutiens-moi , fortifie-moi... Le bonheur qu'elle me donnerait serait de peu de jours; ses fiévreuses illusions tomberaient, et alors mes opinions , mes paroles , ma manière d'être lui sembleraient des ennuis imposés ; quels rapports existet-il entre nous?... Ce mariage ne deviendra-t-il pas son malheur et le mien ?... 11 faut eufm parler avec courage ; il faut que , pendant cette entrevue ([u'elle m'a demandée, les conseils de mon père soient toujours présens à mon esprit tourmenté. — Il sortit.

Les rues étaient moins populeuses ce soir-là ; il les traversait avec un recueillement pénible, plein d'angoisses ; il arriva. — Cet orage me rend triste , lui dit la marquise quand il fut assis devant elle. Je me suis mise au piano sans pouvoir y trouver le moindre plaisir ; mes mains couraient sur le clavier ;... je tressaille au plus léger bruit;... mes nerfs sont irrités;... je suis suuffraute... Ce n'est pas

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tout... Faut-ilaussi vous avouer mes enfanlillages ? Oui, n'est-ce pas?... Eh bien!... je vous ai prié de me lire des fragmens de votre manuscrit ; mais vous avez mis tant de réserve à y consentir, et votre physionomie a pris alors une telle expression, qu'en vérité je me sens prête à vous demander de différer cette lecture... Tenez, ne lisez pas ce soir.

— Madame, lui dit-il, s'il vous répugne d'écouter ces pages quelquefois austères, je m'abstiendrai de vous les lire. En cela vos volontés seront les miennes.

— Je n'y répugne pas .... Mais ce soir. ... je ne sais , je suis mal disposée. — Elle prévoyait peut-être que cette soirée allait être décisive , et elle voulait retarder son malheur.

— Je suis à vos ordres, madame, murmura-t-il d'une voix étouffée.

— J'ai entendu dire que votre père avait eu une vie bien tourmentée, reprit-elle, entraînée qu'elle était par une aveugle et irrésistible curiosité.

— II est vrai.

— Ces souvcnirs-là vous sont pénibles , sans doute.

— Rien de ce qui se rattache à mon père ne saurait l'être, madame ; l'espérance de son immortalité me console.

— Ces souvenirs sont peut-être un préambule

nécessaire à rintelligence du manuscrit? J'aime les souvenirs de jeunesse... Les miens sont tristes... Voyons les vôtres.

Il s'appuya la tète dans sa main ; et , penché sur un des bras de son fauteuil, il parut se recueillir et ramasser ce qu'il y avait de courage et de volonté en lui. Il commença :

M Les événemens de la vie de mon père sont un mystère qui n'a jamais été qu'à demi soulevé devant moi ; il est des choses qu'un fils doit ignorer ou paraître ignorer. Toutefois je sais qu'il n'y a pas eu déshonneur pour sa mémoire; sa jeunesse, n'étant retenue par aucun frein moral, s'est précipitée dans les vices dont s'enorgueillissait alors l'aristocratie, vices dont elle semblait exercer le monopole ; il a aimé , il a séduit la femme de son ami intime, et il a eu le malheur de le tuer en duel.

« La révolution éclata; mais ses yeux étaient déjà dessillés, il n'émigra qu'en 93, lorsque son nom fut inscrit sur une liste de suspects. Il habita Lausanc avec l'abbé Jaumers et ma mère jusqu'à te que les troubles de la France fussent calmés. Mes premiers regards virent la nature des montagnes dans toute sa majesté. Je parcourais avec mou père et l'abbé ces Alpes du Valais que j'ai retrouvées plus tard dans le style de Jean-Jacques Rousseau ; elles y sont pour moi comme en relief; et ,

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en le lisant, je crois respirer encore cet air pur et sublime cpii enseigne et insinue l'amour de la vertu. Les montagnes et la mer m'ont toujours semblé deux grands livres, deux grandes démonstrations de l'existence de Dieu.

'< Le château de Flavigny était situé sur une des côtes du Finistère; ce rivage n^était pas même pittoresque comme les rochers de Penmarlc , que j'ai souvent visités. Une terre pelée, des galets blanchis par les sels dissolvans de la mer, des algues , quelques marais ; une population ignorante, rude , mais poétique , parce qu'elle s'agenouille encore ; un langage rauque,peud'accidens de terrains, uneplaine monotone , une verdure triste et rare , voilà quels étaient les alentours du vieux château de mon père. Maisl Océan étaitlà! ... Oh 1 que c'est mal comprendre l'Océan que de le croire toujours le même, que de ne lui supposer que deux physionomies, le calme et la tempête 1 J'en avais bientôt jugé autrement , car il n'avait pas de secrets pour moi : et je l'aimais comme on aime un ami puissant, consolateur. Je concevais la gaîté pétillante de ses petits flots ridés, pressés et frémissans , se heurtant, se lutinant; la mélancolie de ses vagues larges, assouplies, seber- <ant dans un remous continuel et lent; le rrcueiliement de son calme immense , profond ; la colère de ses houles noires, élancées, retentissantes, terri- Jilcs, déchirant les rochers et les abvmant en elles-

mêmes. Je savais son langage , j'entrais dans ses passions.

« J'avais deviné, madame, avant d'avoir lu Bernardin de Saint-Pierre, les harmonies du ciel et de la mer , leurs mystérieuses affinités , le mirage des nuées ; les teintes des eaux ou vertes, ou bleues, ou blanctâtres , saisissant toutes les nuances du firmament ; le caprice des ondulations , les reflets du soleil ou de la lune, les crépuscules , les levers, les couchers m'enseignaient tous les jours quelque chose d'eux-mêmes et du monde idéal...

« Quand j'avais des peines, je venais les leur conter. Je me hâtais d'accomplir les obligations de mes études , et je me posais aux fenêtres des tourelles qui dominaient mon Océan ; ou, plus heureux encore , je descendais sur sa grève, foulant avec des délices indicibles le sart, les lichens, les sables , la mousse fine et linéaraenteuse attachée aux pierres ; je passais de longues heures à admirer ce monde à part et qui m'appartenait; ces coquilles, ces cailloux si variés, ces crabes, la mouette tournoyant sur ma tète , les ailes fixement étendues , ces moules suspendues aux rochers par des fils verdàtres ; je m'enivrais de ses parfums salins ; je me couchais dans ses vagues berceuses et qui semblaient me caresser; et quand venait la tempête, je restais sur le bord, malgré la pluie et la fureur des rafales qui faisaient fouetter mes longs cheveux sur mon fi-ont;

je me raidissais contre le vent ; mes idées tourbillonnaient et s'élançaient...; je chancelais ivre de l'orage et comme possédé par lui.

« Je tiens à la mer par tant de souvenirs ! elle était le commentaire du catécliisme que m'expliquait l'abbé. Le jour de ma première communion, la mer rayonnait calme , pure , virginale comme mon ame , et le soleil de Pâques nous versait à tous deux une sainte splendeur.

« Mon père se livrait à des expériences agricoles et au commerce des grains; il espérait relever sa fortune, il se ruina. Nécessité lui fut de vendre même le château patrimonial pour satisfaire à des engagemens d'homieur. Mon père avait une ame fortement trempée; il n'hésita pas. Il nous fallut quitter ces bords si chers !.... Je dis adieu avec larmes à cette mer à laquelle j'identifiais mon existence et qui me révélait une poésie intérieure , religieuse.

« J'entrai au lycée pour achever mes études; j'y connus Anatole , et nous nous aimâmes bientôt comme deux frères. Nous perfectionnions ensemble notre entendement par la lecture et la discussion; nous étions rarement d'accord , mais nous nous aimions. »

— En 1814 vous lui avez sauvé la vie sous les murs de Paris.

— « Il veillait aussi sur la iiiicnne, madame.

254 LE MAXCSCRIT VERT.

Mes éludes étaient terminées ; mais mon père dépérissait, miné par une maladie de langueur. Il s'éteignait comme une lampe où l'huile se tarit.... Je le chérissais , et ma tendresse pour lui avait son origine dans un respect traditionnel ; j'oubliais ses erreurs passées pour ne me souvenir que de ses vertus présentes , il envisageait sa mort prochaine

avec tant de calme et de résisrnation! il me donnait

une si haute idée du chrétien mourant 1 Je 1 avais plus d'une fois surpris écrivant sur les pages blanches d'un livre, et toutes les fois que je le trouvais dans cette occupation, il me faisait signe de la main de me retirer.

« Un matin , mon père se sentit plus mal ; il avait reçu le viatique. IMais un devoir lui restait à remplir. L'agonie s'emparait déjà de lui, il la com- Jjattait. Il me fit venir à son chevet , m'ordonna de m'asseoir, et quand l'abbé Jaumers eut fermé la porte et eut pris place auprès de moi , mon père me ilit avec celte autorité que lui donnaient son caractère et la mort : « Je t'avais élevé , mon fils , M grâce aux soins de notre respectable ami , dans « la religion catholique : ta foi s'est éteinte , et « c'est un grand chagrin pour moi, en quittant « cette terre , de te savoir en proie à Tinsuffisancr M de la philosophie, quelque mystique qu'elle soit.

« — Mon père , lui répondis-je en étouffant mes « sanglots, le ciel m'est témoin que je donnerais

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« ma vie pour racheter la vôtre... Vous causer un « chagrin est un tourment dont je ne puis soutenir « l'idée... O mon père 1 mon bon père! je voudrais « croire au catholicisme , et je ne le puis ; ma rai- « son est plus forte que mes prières... J'ai étudié « les Evangiles, et je ne ly ai pas vu. Mais la phi- « losophie qui me soutient et me guide est née du « christianisme; c'est ce christianisme pur, actif, « rajeuni, c'est la religion de Jésus-Christ appro- « priée au siècle , la seule religion qui ait aujour- « d'hui de l'avenir, la seule durable. Cette reli- « gion, je la prêcherai par ma conduite, par des « vertus , avant de la prêcher par mes paroles , s'il « en est besoin ; et j'espère qu'elle me suffira.

« — Ainsi soit-il, mon Emmanuel.

« — Mais vous vivrez, mon père, pour en être « témoin...

« — Mon cher fils , je meurs ; j'ai peu d'instans « à moi...

« — N'interrompez plus , jeune homme , me dit « gravement l'abbé ; écoutez dans le recueillement « et dans le respect ; les mourans ont des pressen- « tiraens du ciel.

« — Séduit par les erreurs du philosophisme, « flatté par les beaux esprits des soupers du batt ron d'Holbach , des Guimard , des Quinaut, j'ai a raillé les moralistes , les écrivains du siècle de « LouisXIV; j'ai préféré lepersilIlagedeVoltaire au

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« sens profond et sublime de Pascal ; j'ai plaisanté « même J,-J. Rousseau , dont les sophismes sont « semés de vérités consolantes... J'ai mené une « jeunesse impure ; j'ai goûté , l'une après l'autre, « les joies vides et pénibles de la terre... J'ai blas- « phémé... J'ai versé le sang d'un ami ; j'ai... Mais « le Seigneur m'a dit : Venez à moi , vous qui êtes « fatigué et chargé ; je vous soulagerai. — Je suis « allé à lui et j'ai été soulagé.

« Mon repentir serait incomplet , si je n'en lais- M sais pas de traces : j'ai beaucoup vu , beaucoup « senti , et j'ai écrit sur ce que j'ai vu et senti , afin « que mon expérience fût ton expérience , que ma « vie servît d'échelon à ta vie et te garantît des er- « reurs où je suis tombé. Cet écrit, long -temps « élaboré , le voici , mon cher fils. » — Il le tira de dessous son oreiller. — « Le manuscrit en est « taché de mes larmes. Jure -moi qu'il sera la rè- « gle de ta conduite , et que mes conseils ne s'en « iront pas en fumée ; jure-moi de les lire , de les « méditer , de les suivre dans les circonstances dé-

« cisives de ton existence Ta croyance y est

« respectée ; aucun engagement matériel ne l'y est « imposé, tu conserves ton libre arbitre... Ainsi tu « serais criminel de ne pas laisser cette consolation « à ton père expirant ; elle l'aidera à mourir... Al- « Ions! mon iils, jure-le-moi!

« — Je vous le jure, » lui dis-je en tombant à

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genoux , en élevant la main, et saisi d'un religieux enthousiasme.

« — Emmanuel , je reçois ton serment devant « Dieu !

« — Devant Dieu! J'en suis témoin, — dit l'abbé Jaumers.

« — Nunc dimittis servumtuuvi , Domine y secundum rerhum tuum in pace ' ! » s'écria mou père. — Il m'imposa les mains sur la tête, pendant que j'étais agenouillé , et me donna sa dernière l)énédiction.

« Cette scène avait épuisé ses forces; il retomba sur son oreiller , mais dans une joie tranquille, extatique. Je restai à son chevet avec l'abbé; car ma pauvre mère était malade, et le médecin lui avait ordonné d'interrompre des veilles qui la tuaient. La nuit fut longue , terrible... Le souffle s'aftaiblissait.. Une seule chandelle éclairait cette scène d'angoisses... Mes larmes semblaient lirûler, en passant, mes paupières et mes joues... L'abbé lisait les litanies des agonisans.... Mon père, qui répondait aux versets, s'interrompt soudain, veut se soulever...; sa voix s'alourdit, s'embarrasse... J'écoute.... Rien... des sons confus, inarticulés.... Je me penche sur sa tète firoide, je baise ses lèvres froides, je l'inlcr-

' C'('5t ni.iintrn;int , Seigneur, «pic vous laisserez, mourir en juii voir? fcrviUur, félon voire parole. f^Cantiijuc de saint Simc'on v Lue., 2.)

roge... — Que dis- tu? lui criai-je; que dis-tu? — J'écoute encore...; je ne saisis aucun mot... Enfin , par un effort que Dieu aida sans doute , mon père se dresse , me montie du doigt le manuscrit posé sur une table, et s'écrie d'une voix nette : — Emmanuel, tu l'as jiné!... Adieu... — Puis il chancelle, tombe, etdemeure dans une éternelle immobilité. » Loyse était aussi émue qu'Emmanuel. — Pardonnez-moi, madame, reprit-il; j'ai été entraîné par la douleur plus loin que je ne pensais...; ah I peut-être avais-je besoin de vous dire ceci afin que vous comprissiez l'importance que j'attache au manuscrit de mon père.

— Je la conçois, monsieur.... Mais il vous a laissé la volonté, la liberté d'agir, le pouvoir.

— Oui, madame....

— Et ce manuscrit vous l'avez apporté.... — Elle tremblait en prononçant ces paroles comme si ce manuscrit eût contenu son arrêt.... Elle en avait le pressentiment ;.... elle ne pouvait imaginer comment ni pourquoi ; — un invincible et fatal ascendant la dominait.

— Je l'ai apporté;.... mais, selon votre désir et 1c mien , nous ne le lirons pas ce soir... nous attendrons un autre jour;.... et, ainsi que vous l'avez observé, l'orage dispose mal;.... il aiguillonne les nerfs, il irrite, voyez, je suis agité.

— Un autre jour... oui... un autre jour;... vous

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avei raison.... Nous craignons tous les deux.... Pourtant c'est une grande faiblesse....

— J'ai pensé plus d'une fois qu'un entretien pénible....

— Oui, c'est une grande faiblesse Je veu.\

savoir....

— Les ma.\imes tracées dans ce manuscrit ne sont pas toujours les vôtres.

— Eh bien!....

— Elles vous blesseraient peut-être par trop de rigueur....

— Moi !.... moi!... monsieur. Lisez! dit-elle avec une fierté presque dédaigneuse ; lisez ! je le veux maintenant.

— Cette lecture est en effet un devoir que je cherche en vain à différer... Vous me l'ordonnez, Eh bien! veuillez choisir, madame, les chapitres qu'il vous plaira d'entendre.

Elle parcourut la table, lui indiqua du doigt ces deux titres : Amour, — Mariage , et lui dit avec assurance : — Voyons! — Son beau front était enflammé ; elle alla vers une fenêtre, l'ouvrit violemment. — Pas d'air ! s'écria-t-clle. Du feu ! rien que du feu! — Quelques éclairs commençaient à sillonner les nuages. Quand elle reprit place sur l'ottomane , elle vit Emmanuel feuilleter convulsivement le manuscrit... Il commença enfin d'une voix faible, mais qui ne tarda pas à se raffermir.

2i0 LE MANUSCRIT VERT.

LAMOtJR.

M Le christianisme a opéré une révolution daus « l'amour comme dans toutes les autres affections « de l'homme ; le christianisme , c'est l'amour dans « la religion. Il y a aussi loin de la passion sente suelle du paganisme à 1 amour enseigné par le « Christ, que de la terre au ciel.

M L'amour * est une grande chose, un bien « admirable, puisque lui seul rend léger ce qui «i est pesant, et qu'il souffre avec une égale tran- <i quillité les divers accidens de cette vie. Il porte «1 sans peine ce qui est pénible, et il rend doux « et agréable ce qui est amer.

« Aimer, c'est vivre à deux , c'est espérer à deux ; « aimer, c'est se donner et piendre un autre en « échange de soi-même, c'est mettre la pureté daus « le plaisir, le recueillement dans le bonheur, la « consolation dans le chagrin; c'est avoir tout eu « commun, la joie et la tristesse , la vie et la mort, « le mépris des biens du monde et l'attente de « l'éternité. »

En lisant, la voix du jeune homme devenait si doucement sonore et harmonieuse, que Loyse fut sur le point de s'écrier : — Je t'aimerai comme lu voudras être aimé. — Mais ([ue serait-elle devenue

' linilalidn de Jc'aus-Clnisl, I.iv. 3, tlwp. V.

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s'il lui avait répondu : Eh ! le pouvez-vous, madame ? — Elle se contint, car il continua sa gravité :

« Une preuve que le christianisme déchoit , c'est « qu'aujourd'hui l'amour n'est plus qu'un plaisir , « un délire, ou un calcul : on ne s'en cache pas. « Garde-toi , mon cher fils , de confondre le plus « élevé , le plus fort, le plus plein, le ])lus étendu « de tous les sentimens avec l'enivrement passager « des sens »

Il s'arrêta , car sa main tremblait; le manuscrit semblait vaciller et s'agiter sous ses yeux. Il tourna plusieurs feuillets et recommença à lire :

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