MAM'SC. VERT. T. I
tentions orgueilleuses d'Emmanuel ; on espérait pour soi et les siens ; on était bien aise du refus de la marquise , et , par des allusions détournées , on en félicitait madame de Matarieux : elle s'était laissé persuader tout ce qu'on avait voulu. Anatole négligeait son ami. Dans l'isolement où il s'était placé, où chaque jour marquait une défection, Emmanuel faiblissait, semblable à un homme qui a pris un fardeau trop pesant, et qui n'a plus où s'appuyer et se délasser. C'est alors qu'il se jugeait, faible goutte d'eau dans l'océan des êtres !..,. Qu'importent celles qui s'évaporent aujourd'hui? d'autres retomberont en pluie demain.
Sa pensée demandait, pour ainsi dire, asile au souvenir de quelques bonnes actions. Il avait, uu jour, songé à sa pauvre femme de la rue Saint-Médard ; il lui devait une nouvelle aumône.
Il gravit le noir escalier : arrivé au sixième étage, il frappe; on ne répond pas : il pousse la porte, qui
.s'ouvre... Personne! La paille était encore la!
Il se reproche aloi's son retard de quelques jours... Il s'imagine qu elle est morte de misère ou de maladie , sans secours!... Elle aura pensé à lui... II avait promis de revenir; mais il avait eu assez de sa propre infortune. Lui aussi , il avait eu l'cgoïsme de la souffrance.
— Tiens! c'est le monsieur qui nous a donné de l'argent pour avoir du pain et des pommes de
terre, dit Antoine à son petit frère. — Il se retourna vers les deux enfans, debout sur l'escalier.
— Où est votre mère?
— En bas.
— Nous venons jouer sur la paille , dit le plus jeune.
— Conduisez-moi à votre maman.
— Ohl nous avons une jolie chambre maintenant.
— Comment?
— Avec des chaises et un lit.
— Expliquez-moi...
— C est que deux belles dames sont venue* nous voir.
— Deux dames!
— Oui... y en a une qui est en noir...
— Et l'autre en blanc.
— Et bien gentille... Pas vrai , Justin?...
— Elles sont venues, et elles nous ont donné de l'argent pour avoir des pommes de terre.
— Descendons....
— Venez... Oh! maman sera bien contente... Pa.s vrai , Justin ?
— Vous nous donnerez de l'argent pour avoir...
— Oui , oui... Mais venez.
La pauvre femme occupait l'appartement du quatrième étage qu avait habite le vieux républicain. Le même ameublement avait été conservé.
Elle était couchée ; sou mari fumait près de la fenêtre.
— Voilà le monsieur qui nous a donné de l'argent , dit Antoine.
— Et votre santé, madame?
— Meilleure, monsieur... Dame! j'ai été malade... jMon hottwie , viens donc... C'est monsieur qui nous a secourus le premier...
Par reconnaissance , le chiffonnier éteignit sa pipe.
— Vous êtes bien étonné de nous voir ici ?
— Il est vrai.
— C'est que deux anges du bon Dieu sont venus le soir même... Je vais vous conter tout ça... Je vous ai dit l'autre jour que j'étais allée au bureau de bienfaisance , où l'on m'avait dit que je n'étais pas indigente parce que je n'avais pas trois enfans... Je pleurais... Mais on me répétait toujours : — Pourquoi n'avez-vous pas trois enfans !... Je n'avais pas remarqué d'abord , dans un coin , vine jeune et jolie dame...
— En deuil?
— Non, en robe d'indienne fond blanc.
— Seule?
— Seule.... Cette jolie dame pleurait de me voir pleurer... Elle me demanda mon adresse, je la
lui donnai... C'est ce jour-là que vous êtes venu
Le soir j'eus la fièvre Mon mari m'acheta du
boaillon avec votre argent, et la fièvre redoubla... Le lendemain je vis entrer la jeune dame...
— Seule ?
— Non!... avec une sœur de charité...
— Une sœur de charité !....
— Je crus que la jeune dame allait se trouver mal de me voir dans ce taudis, sans air, sans lit, sans couveiture , couchée sur de la paille avec mes deux petits.... — Cette femme ne peut pas rester là.... dit-elle à la sœur. — Sans doute ; mais où la mettre ?
Je me rappelai que les personnes qui occupaient la chambre garnie du quatrième en étaient délogées la veille au soir , et je le dis. — Je vais voir le propriétaire, s'écria la jolie dame , et louer l'appartement pour un mois. — La sœur la suivit. Je les bénissais du fond du cœur. Elles revinrent, m'enveloppèrent d'une couverture, et iwe firent descendre. . . O mon bon monsieur ! je ne saurais vous dire ce qui se passait en moi.... J'allais coucher sur un matelas , et mes pauvres enfans , et mon mari aussi!.... nous aurions l'air de la rue!... Je pleurais de joie comme une folle voyant c te charmante pièce, c'te propreté... car j'aime la propreté... Mais quand le mois sera fini , il faudra remonter dans le taudis, car dix francs par mois!...
— Je me charge de votre loyer, madame : vous rcî-lerez ici.
— Que le bon Dieu et les anges vous bénissent ! Le chiffonnier remercia vivement, prit sa Lotte
et son crochet en disant : — Je ne refuse pas , monsieur... tant s'en faut... Mais si je suis pauvre, j'ai du cœur, et je tâcherai bien de vous aider... S il n'y avait pas des injustices.... je serais content.... mais il y en a... et ça me fâche... Vous me donnez du courage.... Bien des remercîmens.... Je vais gagner ma journée. Adieu, femme.
— Et cette dame dont vous parlez avec tant de chaleur, dépeignez-la-moi....
— Ma foi ! je ne saurais guère.... Elle n'est pas bien grande ; mais ça vous a une si petite taille , une tête si jolie, si jolie.... une peau si blanche , de si beaux cheveux blonds.... des yeux bleus à fleur de tête.... La charmante créature!... Puis , elle est si bonne , si douce ! sa voix , c'est comme du miel, sa peau, c'est comme du satin.... Figurez-vous que j'ai eu le malheur de tomber sur l'escalier , et que j'ai , depuis un mois , une plaie au bras.... Eh bien ! elle me panse elle-même... Je suis toute honteuse de voir des doigts si menus , si blancs , toucher à ces linges. ..Elle vous sourit toujours, elle vous console... L'envie me prend quelquefois de sauter de mon lit et de me mettre à genoux devant elle. La sœur est bonne et charitable; mais elle fait cela comme un métier, et la petite dame comme un ange du bon Dieu....
QUI KST-ELLE? 263
— Et VOUS ne savez pas son nom?...
— Ces dames ne s'appellent jamais que ma sœur... Je ne sais pas leurs autres noms... Mais c'est aujoui'cVhui leur jour de venir; et si vous restez...
— Ma présence les générait....
— Lesvoilà!.... les voilà'..... dit Antoine penché sur la fenêtre.
— Descends donc! tu vas tomber, lui cria-elle. Emmanuel fit descendre l'enfant de la chaise oîi
il était monté , et regarda dans la rue. Un cri de surprise partit de ses lèvres.... Il revint auprès de la malade.
— Madame, madame, lui disait-il tout ému, permettez-moi de me cacher quelque part.... Je suis incapable d'abuser de la faveur que vous m'accorderez de tout voir sans être vu....
La pauvre femme rêva un instant et dit ; — Vous êtes un honnête jeune homme, je vous crois.... Entrez dans ce .cabinet, la porte est à vitrage : derrière le rideau, vous verrez.... Et vous , mes enfans, ne dites rien, ne bougez pas. Emmanuel entra précipitamment dans le cabinet.
— Comment vous portez -vous ce matin, ma pauvre amie? lui ditla jeune femme. La sœur Marthe m'a donné de l)onnes nouvelles; vous n'avez ])lus (le fièvre ?
— Cela va mieux , Dieu merci , ma chère dame.
— Voyons, dit-elle; le pouls est bon... la |)cau
264 LE MArsUSCRlT VERT.
n'est plus sèche : de la fraîcheur, Toeil vif... Allons, c'est bien !
— Ma petite, dit la sœur en riant, vous voilà déjà bien savante et toute fiera de l'être, à ce que je vois. Mon bon Jésus!.... c'est plaisir de vous conseiller.
— Chère sœur Marthe , je profite de vos leçons... j'en ai besoin... Jamais je ne me mêle de prescrire Je moindre remède ;....mais il faut savoir donner un bouillon à propos , et , avec les pauvres malades que nous voyons, les meilleurs remèdes ne sont-ils pas des mets sains et nourrissans?
— Asseyez-vous donc, mes bonnes dames
Antoine, que fais-tu près du cabinet? Donne des chaises et va-t'en jouer avec ton frère.
— Il vous faudrait actuellement , ma pauvre amie , de bons potages gras , des consommés , du poulet bouilli; mais l'argent nous manque.
— Vous savez, ma petite, que je ne saurais disposer des fonds du bureau de bienfaisance, vu que notre malade n'a pas trois enfans.... Mais, bonté divine! voilà trois, quatre pièces de cinq francs....
— Où donc?
— Sur la cheminée....
— Ah! je ne m'étonne plus de ses allées et de ses venues pendant que les enfans étaient à la fenêtre!.... Le digne jeune homme! s'écriait-elle en élevant la voix et en joignant les mains. — Que
le ciel exauce les vœux qu'il fait en ce moment!
— Qui donc?
— Le jeune homme dont je vous ai parlé... celui qui nous a empêchés de mourir de faim , peut-être.
— Je l'embrasserais de grand cœur si je le voyais, s'écria la sœur Marthe ; cela soit dit sans vous scandaliser, ma petite. — Un rire franc égaya cette scène : c'était la sœur Marthe qui riait ainsi.
— Voyons le bias , dit la jeune femme. — Et d'une main légère elle souleva la couverture, détacha les bandes et en remit de fraîches. — Encore deux ou trois jours de soins , et vous voilà guérie.
— Economisez bien cet argent; dès que votre mari sera rentré , faites mettre le pot au feu. Je n'ai pas besoin de vous recommander la prière; elle soutient dans les alïlictions.
— Adieu , ma pauvre amie; ne vous tourmentez plus , ayez l'esprit en repos , tout ira bien... Mangez avec prudence, peu à la fois et souvent... Adieu... nous reviendrons dans trois jours.
— Venez , donnez-moi le bras , mon petit bâton de vieillesse.... Vous êtes jeune, et je ne compte
plus les années, moi, tant je suis vieille le
temps compte pour moi ; venez , mon chérubin. Bienheureux celui qui vous dira : — Ma femme !
— Oh! oui, bienheureux, répondit la malade. Elles descendaient, et le rire de la vieille religieuse se faisait encore entendre dans l'escalier
266 LE M4ISCSCB1T VERT.
quand Emmanuel sortit du cabinet. Il se mit à la fenêtre, suivit du regard les deux femmes, et les vit entrer dans une autre maison de la rue.
— Tiens , la jeune dame a laissé tomber son bouquet , dit la pauvre ; il est bien frais ! attaché avec un ruban rose'.....
— Donnez-moi ces fleurs , je vous en prie.
— Qu'ai-je à refuser à un homme aussi honnête que vous?... Vous vous cachez donc pour faire le bien?....
— Ne parlons plus de cela... Eh! que sont ces faibles secours d'argent comparés aux soins assidus que ces deux femmes vous donnent ! C est là qu est la vertu 1
La santé de madame de Flavigny s'altérait; l'âge exerçait son irrésistible influence. L'air de la campagne lui avait été prescrit. Une campagne bien aérée, assainie par la verdure et des eaux courantes , embaumée de fleurs , n'est-elle pas pour le corps et pour l'ame malades comme un bain continuel de vapeurs bienfaisantes ? Le corps s'y fortifie , les passions y deviennent moins acres ; les impressions moins étourdissantes coulent plus doucement et plus profondément peut-être. Un exercice modéré à la campagne est à la fois une leçon de philosophie et une médecine naturelle.
Passer l'automne dans les champs, souriait à la bonne dame de Flavigny. Sevrée depuis long-temps de tous les plaisirs que le rang de sa famille et sa fortune lui avaient prodigués dans sa jeunesse, elle
avait courbé la tête sous toutes les tribulations dont elle était incessamment accablée ; mais elle avait trouvé un consolateur au sein d'une piété fervente, et ce consolateur ne manque jamais quand on s'est mis une fois en communication avec lui. Les tendres attentions de son fils pour elle lui rendaient la vieillesse moins rude; et sa joie, à la seule proposition d'habiter la campagne jusqu'à 1 hiver , aurait suffi pour y déterminer Emmanuel , si d'autres motifs n'eussent existé. Tout fut réglé. On choisirait un village voisin de Paris, et là, une maisonnette un peu isolée , où l'on n'entendît aucun des bruits de la civilisation. Les clameurs de la rue deviennent si importunes à qui veut se plonger dans la quiétude des champs, et jouir d'ineffables rêveries à voir couler l'eau, à regarder le nuage qui passe, l'oiseau qui se pose et se balance sur une branche pliante, où il se soutient à coups d'ailes , à écouter les concerts de lame dans la solitude!... Un cabriolet de louage transporterait chaque jour Emmanuel à ses travaux ; le soir il reviendrait. L'abbé Jaumers approuvait ses résolutions. Il était bien aise de l'éloigner de Paris. Le choix était laissé au jeune homme entre Saint-Cloud, Meudon et Ville-d'Avray. Il était allé droit à Villefl'Avray.
A vrai dire, il se sentait coupable de négligence envers M. de Sérizy. Depuis trois semaines qu'il
«'■tait arrivé d'Italie , il ne lui avait pas rendu visite; et l'on concevra sans doute un tel oubli dans un homme si préoccupe par une lutte avec lui-même.
— Mademoiselle Cornélie est à sa toilette, monsieur , lui disait Vétéran. INI. de Sérizy est allé au village acheter des vitres pour la serre qui a été mitraillée par l'orage ; et mademoiselle Lalagée est dans le bosquet , à droite , au fond du jardin. Monsieur ne tardera pas à rentrer.
Ce bosquet était une île , entourée d'un cours d'eau vive , fuyant sur un lit de cailloux ; des massifs de chèvrefeuilles, de rosiers à hautes branches, de jasmin et de lilas le formaient. On y entrait par un pont de bois ; il était le lieu favori de la famille. Lalagée , assise auprès de la sourde-muette , lisait, la tête penchée. L'incarnat qui florissait sur ses joues avait disparu. Ce n'était pas non plus la pâleur, mais cet état mixte entre la pâleur et le rosé, participant de l'un et de l'autre. Adieu aussi l'enjouement, adieu ce rire perlé si séduisant dans une voix de jeune fille , adieu les folàtreries. Je ne sais quel reflet de chagrin résigné dormait sur sa physionomie.
La sourde-muette lui tenait une de ses petites mains, de l'autre Lalagée soutenait avec peine un assez gros volume. Quand la page était lue, elle posait le livre sur ses genoux et retournait le feuillet, pour ne pas retirer la main que retenait la sourde-
lE WAM.SCRIT VERT.
muette. Il y avait dans la gène qu'elle s'imposait quelque chose de touctant : les âmes tendres se révèlent dans les moindres détails de la vie. Un rayon de soleil, glissant à travers le dôme de feuillage , entourait parfois la figure de Lalagée d'une auréole de lumière.
Emmanuel s'appuyait sur le parapet du pont . et regardait en silence... La sourde-muette tourna la tête et se leva brusquement.
— Ali ! ! ! cria Lalagée en apercevant Emmanuel. Le livre tomba à terre ; elle ne se leva pas : elle ne ramassa pas le livre.
La sourde-muette serrait les mains d'Emmanuel, et jetait quelques grognemens de plaisir. — Pardon, monsieur! dit Lalagée. Pardon 1.... j'ai eu peur. — Innocent mensonge ! Elle releva alors le livre et le cacha dans une corbeille placée à côté d'elle.
— Y a-t-il long-temps que vous êtes à Paris , monsieur ?
— Trois semaines , mademoiselle.
— Ah! il y a trois semaines que vous êtes à Paris !
— Des affaires m'y ont retenu. M. de Sérizy se porte bien ?
— Oui, monsieur... Resterez-vous à Paris?
— J'y resterai maintenant. Vous lisiez?... Ma brusque apparition vous a dérangée, effrayée même.
— Qh! effrayée... pas tout-à-fait... Quand on
lit , quand on est occupé d'une idée , et que soudainement... J'étais loin de vous attendre ; je croyais votre séjour en Italie plus long, indéfini... J'ai eu peur... mais je n'étais pas effrayée.
— Serais-je indiscret en vous demandant quel est le livre qui vous préoccupait tant?...
— Non... Mais , je vous en prie, ne le regardez pas...
— Pourtant il me serait agréable de savoir, si vous le permettiez....
— Je vous en supplie...
— Je n insiste pas davantage... Demeurez-vous toujours à la campagne? N'allez-vous pas à Paris quelquefois?
— Quelquefois.
— Et mademoiselle Cornélie?...
— Elle reste toujours ici Elle est dans sa
chambre... Allons la prévenir...
— Pardon, mademoiselle; ne m'enviez pas le plaisir de causer seul avec vous. — La sourde muette les regardait parler, et leur pressait les mains tour à tour : ce qui embarrassait Lalagée. Emmanuel continua.
— Quand vous allez à Paris, quelqu'un vous accompagne ?
— Sans doute , monsieur , répondit-elle , surprise de cet interrogatoire.
— Ne vous offensez pas de mes questions , ma-
demoiselle. Quelqu'un vous accompagne et vous suit dans les rues ?
— Oui , monsieur.
— Vous allez dans la rue Saint-Médard?...
— Oui, monsieur... Comment savez-vous.... ?
— Au numéro 147?
— Oui , monsieur...
— Vous avez loué un appartement pour une pauvre femme malade?
— Oui , monsieur.
— Vous la soignez , vous pansez ses plaies, vous la consolez... vous êtes son ange...
— Ah!... monsieur... dit- elle dans un trouble qui allait jusqu'aux larmes... — La sourde-muette , croyant qu il la grondait , repoussa la main d'Emmanuel.
— La sœur Marthe est votre directrice en fait de bonnes œuvres , et vous êtes son gentil bâton de vieillesse.
• — Mon étonnement... je...
— Tenez , vous avez perdu un bouquet à votre dernière visite... Il est tombé au pied du lit de la malade et le voici. — La sourde-muette comprit peut-être qu'elle se trompait, car elle ressaisit la main qu'elle avait repoussée... Lalagée était toute honteuse , l)aissait les yeux , rougissait ; la vertu a ses mystères et sa pudeur.
— Ce bouquet est maintenant un souvenir pour moi... Me le laisserez-vous ?
— Le laisser... je ne sais si je le dois... En vérité, je ne sais...
— Reprenez-le , mademoiselle ; mais vous ne sauriez m'ôter le souvenir qui s'y rattache...
— C'est donc vous , monsieur , qui avez sauvé cette malheureuse femme d'une mort presque certaine?...
— Le hasard m'a conduit en présence de sa misère , et je l'ai soulagée.
— Oh ! alors , vous avez gagné le bouquet , lui dit-elle avec un sourire virginal. — Il plaça ces fleurs sous son gilet , dans une joie contenue , sans mouvement brusque, avec de lentes et calmes précautions. Quand on cueille un jeune fruit, on craint de faire tomber le précieux duvet qui pare sa fraîche beauté.
— Me direz-vous maintenant quel livre vous lisiez ?...
— Vous le voulez absolument?...
— Oui ,... absolument...
— Eh bien !... vous rappelez-vous, M. Emmanuel, reprit-elle en se enhardissant un peu, vous rappelez-vous ce que vous me dîtes à votre dernière visite , il y a dix mois ? J'écoutais bien vos conseils, moi; car je n'espérais plus vous revoir, de bien long-temps du moins. Vous me dites qu'il y avait
trois beaux livres que je devais lire : l'Évangile , le Traité de lexistence de Dieu parFénélon , et 1 Imitation de Jésus-Christ.... Eh bien î ces livres , les voilà , dit-elle en les montrant dans une corbeille.
— Et vous lisiez...
— L'Evangile... — Il fit un mouvement, puis se retint et dit : ■ — C'est bien , mademoiselle , c'est fort bien.
— Je les ai achetés à l'aide de mes économies. Mon père nous donne vingt francs tous les mois pour notre toilette... je les ai employés à ces acquisitions et... vous devinez... — Ces livres m'ont rendue bien heureuse, je vous assure;... mais les roses que je regardais m'instruisaient presque autant... Tout ce que vous m'avez dit sur les roses...
— Et comment avez-vous eu l'idée d'aller visiter les pauvres malades?
— î\Ies lectures, vos parole? et mes réflexions , monsieur Emmanuel , m'ont inspiré le besoin d'être utile et de faire un peu de bien à mes fi'ères les pauvres. Je suis d'abord allée chez quelques vieilles gens du village ; mais là j'ai compris combien j'étais inhabile; j'ai vu que le cœur ne suffisait pas toujours... Je rac suis rappelé que mon père , pendant la révolution, avait sauvé la vie aune religieuse; elle allait être guillotinée, quand il la fit évader de prison;... car il est bien l^on, mon cher papa, quoi-
LE BOSQUET. 27o
que le gouvernement ne l'aime pas ; il est bien bon, monsieur Emmanuel, et si vous le connaissiez comme moi , vous verriez combien il mérite d'être aimé...
— Je n'en doute pas, mademoiselle, mais poursuivez, poursuivez; je vous écoute avec bien de l'intérêt.
— Mon père m'a présentée à l'excellente sœur Marthe; je lui ai témoigné le désir d'apprendre à soigner les malades, je 1 ai suppliée de vouloir bien m'instruire ; elle a bien voulu. Comme elle est vieille , on lui a permis de s'absenter deux fois la semaine de l'hospice ; et deux l'ois la semaine nous allons à un bureau de bienfaisance , où nous prenons des adresses. La pauvre femme de la rue Saint- Médardy est venue un jour que j'y étais... Vous savez le reste. Croyez bien que je pensais que tout cela serait ignoré de vous , car il faut faire le bien dans un esprit d humilité. — Elle abaissait, en parlant ainsi, ses paupières ombragées de longs cils; et, quand elle les releva sur le jeune homme silencieux , un rayon de soleil vint glisser sur l'émail bleuâtre et languissant de ses yeux. La main d'Emmanuel , placée sous son gilet , s'agita imperceptiblement; mais la sourde-muette ne put se dérober au rharme indescriplilile de cette physionomie; elle baisa Lalagée au front.
— Je suis heureux , mademoiselle , dit Emma-
nuel, de nous voir réunis dans la même action pieuse; persévérez... J'éprouve aussi une bien douce satisfaction de savoir que mes conseils ont pu vous être de quelque utilité... Un autre livre vous est maintenant nécessaire , et je demanderai à votre père la permission de vous l'offrir. Ce livre, c'est le Traité d'éducation des filles, par Fénélon. Etudiez la nature; nous lirons ensemble les Etudes et Harmonies de Bernardin de Saint-Pierre; mais vous les trouverez bien mieux encore en elle-même. Il existe entre le ciel et la terre une correspondance qu'une ame pure et religieuse sait comprendre.
Elle écoutait avec une attention docile, et comme perdue dans l'attrait des paroles qu'elle recueillait sur les lèvres d'Emmanuel. Il se leva et dit : — Il est temps d'aller au-devant de votre père , mademoiselle.
Elle prit sa corbeille et le bras d'Emmanuel, offert avec un respect qui cachait une émotion; la sourde-muette s'appuya sur 1 autre , et ils traversèrent ainsi le pont.
Au détour dune allée , ils rencontrèrent M. de Sérisy et Cornélie. Le vieil horticulteur tenait quelques plantes ([u'il posa sur la terre; puis, étendant les bras , il alla vers Emmanuel qu'il embrassa avec effusion.
— Vous voilà , mon jeune ami , lui disait-il , vous voilà de retoni... J'espère que vous ne vous
transplanterez plus eu terre étrangère , et que vous resterez sous notre beau ciel ; celui que vous avez quitté est plus brillant , il éclaire une riche végétation ; mais enfin ce n'est pas le ciel de notre chère France !... Soyez le bien-venu. — En les voyant s'embrasser , la sourde-muette battait les mains de joie.
Un salut souple et gracieux, un abord plein d'affabilité, le surprirent dans Cornélie. Sa toilette n'avait plus sa simplicité raide et sévère ; une élégance bien entendue y régnait; sa bouche s'entr'ouvrait à demi , pour laisser voir deux blanches rangées de dents. Ses poses étaient un peu étudiées; mais sa beauté, devenue irrésistible , semblait tenir du prestige. Il mesura avec effroi l'étendue des progrès d'Anatole.
— Ma Lalagée , dit M. de Sérizy, va nous préparer une collation; quelques gâteaux, des fruits et une bouteille de mon vieux bordeaux surtout. Les deux sœurs et la sourde-muette s'éloignèrent.
— Ma Lalagée, c'est ma charmante ménagère, mon cher monsieur, ma consolation, ma joie. Cornélie ne lui ressemble guère ; elle me cause du chagrin; elle devient coquette et frivole. Lalagée lit de bons livres , et sa sœur , à qui j'ai conseillé de les lire aussi, les a pris en dégoût. Elles ont toutes deux changé de caractères. Lalagée était folâtre , paresseuse ; elle est sérieuse et active , elle veille
à tout, lave ses robes, raccommode le liuge et se fait adorer des domestiques par la douceur de son commandement. Cornélie , autrefois grave , est aujourdhui maniérée, boudeuse, frivole ; je la gronde, elle se dépite et laisse tout le fardeau du ménage à sa sœur, qui ne s'en plaint jamais. Je ne dis pas tout, parce que je lui ai promis de garder son secret.
— Ce mystère est son plus bel éloge , monsieur. Mais je sais tout. — Il lui raconta sa visite chez la pauvre femme de la rue Saint-I\Iédard. Le bon père pleurait d'attendrissement.
— Ob', pourquoi sa sœur n'est-elle pas ainsi? s"écria-t-il. Faut-il vous 1 avoiier, mon cher JNI. de Flavigny, votre ami , M. Derbain , commence à me déplaire. Il m'a amené ici un M. Dervilié , jeune fat qui fait le républicain, et qui est toujours à mugueter avec Cornélie. Je leur ai fait entendre que je désirais que leurs visites fussent moins fréquentes ; ils viennent en effet plus rarement : mais leurs airs d'aristocrates m'ennuient; je vais leur fermer ma porte, j'y suis décidé. — Le vieillard en parlant frappait la terre du pied. Emmanuel vit combien il avait été dupe des promesses d'Anatole dans sa correspondance. La présence de-Dervilié dans cette maison d'innocence et de paix l'épouvantait. Il réfléchissait à ses nouveaux devoirs envers M. de Sérizy, quand Lalagée vint à eux et dit :
— Messieurs, tout est prêt.
lE BOSQCKT. 279
— Viens , ma cLère enfant , viens , ma Lalagée ; lu n'affliges pas ton vieux père, toi : sois heureuse en retour de tes tendres et bons soins. Ob I tu mérites bien de l'être. Si tu ne l'étais pas 1.... — Illa pressa sur son cœur.
— Mon bon père , disait-elle, ob ! ne sois donc pas triste'.
— J'ai tant sujet de l'être. La société est si injuste, si odieuse'..... Elle tue si frivolement ceux qui l'ont servie!... Elle devient si apathique, si mercantile , si vénale !...
— Ne pense pas à tout cela, je t'en prie, mon bon père ; ne sois donc pas triste !
— Ces hommes privilégiés, que je les hais! Ils s'imaginent que l'ordre social est un banquet où les peuples doivent les servir à genoux, les gorger d'or, les enivrer de respects, ces aristocrates !...
— O mon bon père, écoute-moi... Ne t'afflige pas ainsi... Ne sommes-nous pas là pour t'aimer! Oh! ne sois donc pas triste!
Le front du vieillard s'était rembruni ; il prenait une expression sinistre , étrange : son œil était fixe et comme marbré; ses lèvres se contractaient et se rétrécissaient, tremblantes; l'immobilité de son corps, tandis que sa tête se balançait pesamment par intervalles , lui donnait un caractère indéfinissable de sévérité. Une majesté sombre éclatait en lui, majesté populaire toutefois, et qui n'avait rien
fie théâtral ; majesté hardie , menaçante même , pleine de souvenirs et de souffrances ; majesté dédaigneuse et méprisant de haut! un front élevé , ridé, des traits en saillie , quelques touffes de cheveux blancs , la lèvre inférieure ironiquement avancée , une âpreté d'expression musculaire , cette dignité que donne un maliieur secret supporté avec le courage qui ne demande jamais de consolations , en faisaient un grand type. Et sa fille, gracieuse , candide image du mysticisme, timide, déjà absorbée dans un amour pieux et sans bornes , l'embrassait mollement repliée autour de lui. L'angélique sua^^tc de cette figure ressortait plus encore, posée ainsi devant cette rudesse austère, livide; c'était la piété jeune, affectueuse, filiale, consolant de ses espérances et de ses illusions la vieillesse incrédule et désabusée. Contraste qu'un sculpteur poète eût saisi?
Amolli par les caresses de son enfant , le vieil horticulteur reprit bientôt sa douceur et sa bonhomie habituelles.